L'influence du "gaming" à la littérature

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20/08/2024

Pierre Grimbert, Le Lanternier, Pax Elfica, éditions Mnémos

Pierre Grimbert, Le Lanternier
Pax Elfica
éditions Mnémos 

En partenariat avec les XII Singes et dans le cadre de leur label Ludika, les éditions Mnémos ont chargé l'un de leur auteur phare, Pierre Grimbert, d'écrire un roman directement inspiré du jeu de rôle Pax Elfica

Celui-ci est sorti en avril dernier sous la forme d'un très beau livre relié arborant un jaspage sur la tranche. 

Bien que je ne sois pas une adepte de jeu de rôle, j'avais tout de même très envie de lire ce livre car j'aime énormément la plume de Pierre Grimbert et j'étais donc curieuse de lire son petit dernier.

Résumé :

Depuis 7 ans, la cité de Brenhaven vit sous le contrôle des elfes après que ces derniers aient chassé le Nécromant et sa horde de morts-vivants qui y faisaient régner la terreur. Seulement, au lieu de partir après leur victoire, ils se sont installés prenant comme prétexte l'apparition soudaine de la Sylve en plein cœur de la ville. Depuis lors, les habitants ont dû se conformer à leurs lois et à un règlement strict car la moindre infraction peut entraîner de graves sanctions. 

C'est ici que vit le nain Tolan avec son épouse Galaë. Lui est lanternier et elle, charcutière. Leur quotidien va basculer le jour où ils rencontrent un jeune humain prénommé Veric qui semble sortir de nulle part. Alors Tolan n'a pas d'autre choix que de l'accueillir chez lui pour le soustraire momentanément à la méfiance elfique car le garçon est hagard et émotionnellement instable. Mais son accès de générosité pourrait bien le mettre en difficulté, voir en danger, qui sait !

Mon avis :

Le Lanternier est un récit de fantasy qui nous immerge dans l'univers de Pax Elfica et plus particulièrement en Arlande, dans la région de Valseptente, à Brenhaven. C'est une cité médiévale peuplée d'humains, de nains, d'orcs, d'halfelins et d'élfes. Véritable enjeu de pouvoir, d'abord pour le Nécromant qui en avait fait son quartier général, puis pour les efles qui ont fait le choix de s'y installer en imposant leur discipline. A Brenhaven, la magie est proscrite. Les seuls détenteurs autorisés à en faire usage sont donc les elfes. Aussi, ceux qui disposent d'un petit pouvoir comme les nains que l'on appelle ici "sorcelet" voient leur don s'amoindrir si ce n'est disparaître par manque d'utilisation. Dans ce monde, il n'est donc pas bon de déplaire aux elfes qui se réservent le droit "d'enfayter", autrement dit de réduire tous les contestataires à de simples esprits. Au sein de leurs rangs, il y a les arindeäls qui sont de puissants sorciers capables d'ensorceler les animaux pour les transformer en espions. Leur présence instaure un climat de crainte et de suspicion. Ainsi, dans cet univers la notion de paix elfique se pare d'une amertume aigre. 

Avec son habileté coutumière, Pierre Grimbert nous précipite dans cet univers cher au cœur de certains rôlistes, qu'il s'est habilement réapproprié  et où le merveilleux et l'effroi se côtoient pour mieux nous retenir captifs. En quelques pages le décor est posé et le ton de l'aventure est donné. 

Derrière une apparence classique, l'intrigue emprunte en réalité un schéma narratif plus complexe puisque les héros d'hier deviennent les tyrans d'aujourd'hui. En effet, alors que dans la lutte contre le Nécromant, la population de Brenhaven se pensait sauvée avec l'intervention des elfes, il n'en ai rien puisqu'ils vont quitter des chaînes pour en reprendre d'autres. Ainsi, l'univers joue sur la déstabilisation du joueur ou du lecteur en nous brossant un portrait beaucoup plus inquiétant de ce peuple elfique que ce que la culture populaire a véhiculé jusque-là. 

Cela donne l'occasion à l'auteur de s'intéresser aux thématiques inhérentes à la notion de guerre et les conséquences désastreuses de l'occupation sur la population locale à travers les traumatismes, les exactions, les massacres et les rébellions. 

Entre ces lignes, on parle beaucoup de liberté et du prix à payer pour la conquérir ou la reconquérir. C'est un roman politique qui met en lumière les régimes tyranniques et les leviers à disposition pour les renverser. 

Dans Le Lanternier, Pierre Grimbert remet la lutte du bien et du mal au cœur de son récit en explorant notamment les parts d'ombre de ses protagonistes afin de démontrer que la frontière entre les deux est mince. Il joue pas mal sur les faux-semblants et les retournements de situation pour nourrir son texte. 

Alors que l'on pourrait s'attendre à voir le héros archétypal débarqué pour sauver la situation, il n'en est rien car l'auteur table plutôt sur une communauté de personnages que rien ne prédestinait à s'illustrer. 

Tolan incarne le monsieur tout le monde qui souhaite simplement vivre et travailler en toute quiétude. Il n'a pas l'étoffe d'un guerrier et pourtant c'est à lui que Pierre Grimbert confie les rênes de l'aventure. 

Des héros improbables, des situations inversées donnent à ce récit un souffle épique insolite. Des choix qui sont pour le moins divertissants. 

Outre ce nain bougon débarqué ici presque par hasard, il y a son épouse Galaë qui elle, ne manque pas de courage ni d'aplomb. Elle prend vite les choses en mains pour tenter de se sortir des difficultés sans y laisser trop de plumes. Dynamique et frondeuse, sa vivacité de caractère sera clairement un atout pour son mari dans les pires moments de doute. 

Enfin, Veric est un adolescent complètement perdu. Désorienté, confus et semblant amnésique, le jeune homme paraît dissimuler de nombreux secrets. Or, en déterrant ses souvenirs, il pourrait bien réveiller un passé sinistre et mortifère. Son ambivalence en fait un personnage fort intrigant. 

En publiant Le Lanternier, les éditions Mnémos affichent leur ambition de proposer des contenus toujours plus transmédias. Même si ce roman peut tout à fait se lire indépendamment puisque chaque support se suffit à lui-même, si d'aventure, certains souhaitent poursuivre l'expérience afin d'en apprendre davantage, ils auront ainsi le choix des ressources.

Pour conclure :

Avec Le Lanternier, Pierre Grimbert nous offre une nouvelle approche du jeu de rôle et lui donne ainsi des couleurs inédites.

Fantasy à la Carte

A lire sur le blog mes avis sur Le Sang des Parangons, L'Âme des Parangons, Six Héritiers, Le Serment Orphelin, L'Ombre des Anciens  et Le Doyen Eternel

Informations

D'autres avis sont à lire sur la blogosphère : Le Bibliocosme

Pierre Grimbert
Le Lanternier
Pax Elfica
9782382671283
317 pages
Editions Mnémos

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16/08/2024

Jeanne Mariem Corrèze, Le Chant des Cavalières, éditions Les Moutons électriques

Jeanne Mariem Corrèze, Le Chant des Cavalières
éditions Les Moutons électriques 

Alors que son nouveau roman, Nous serions l'incendie, vient juste de rejoindre, ce 14 août, les rayonnages des librairies, je me suis dit qu'il était plus que temps d'exhumer de ma PAL, le premier livre de Jeanne Mariem Corrèze, Le Chant des Cavalières.

Comme les deux récits partagent le même univers, autant faire les choses bien en les lisant dans l'ordre. 

Résumé :

La jeune Sophie se rêve écuyère mais pour le devenir, elle doit attendre le premier sang car c'est la condition pour être liée à un dragon. Pendant ce temps, les évènements se précipitent au sein de l'ordre des Cavalières, une nouvelle Matriarche est nommée. Et c'est elle qui va devenir la maîtresse de Sophie. Seulement occupée à ses petites affaires, elle n'a que peu de temps à accorder à la jeune fille qui va pourtant devoir embrasser son destin et bien choisir ses alliés. Alors quel chemin empruntera-t-elle ? 

Mon avis :

Avec Le Chant des Cavalières, Jeanne Mariem Corrèze nous propose un texte de fantasy très soigné. Elle y a bâti un univers solide et envoûtant en empruntant notamment à la mythologie arthurienne. Elle se l'est d'ailleurs réappropriée avec beaucoup d'habileté en l'abordant sous un angle féministe car ici l'héritage des Pendragon échoue aux femmes. De même que l'on croise entre ces lignes le célèbre Myrddyn sous le masque d'un mage puissant et rusé. Il incarne les légendes oubliées et une magie ancestrale qui renaît sous la plume de Jeanne Mariem Corrèze. Celle-ci embrase les pages de ce livre et se mêle à la nature pour mieux la magnifier. Mais, l'onirisme se manifeste de bien des manières au sein de ce roman. Aussi, il peut intervenir à travers les rêves qui habitent les nuits de certains protagonistes cherchant à leur montrer le chemin même si celui-ci paraît obscur. Enfin, il y a également l'omniprésence des dragons, fabuleuses créatures issues du bestiaire merveilleux que la littérature fantasy adopte bien volontiers et que l'autrice a choisi ici d'en faire de fidèles montures à ses cavalières. 

Dans Le Chant des Cavalières, on parcourt donc le royaume de Sarda, essentiellement à dos de dragons. Depuis la Grande Guerre, la défaite de la reine Maude et la réédition du royaume à Sabès, celui-ci vit dans une paix relative. Le pouvoir est entre les mains d'un prince et d'un condottiere. L'Ordre des Cavalières est réparti au sein des quatre citadelles : Nordeau, Estari, Ousterre et Soufeu. Mais, ces guerrières d'antan ne sont plus que l'ombre d'elles-mêmes, davantage rompues aux intrigues de cour qu'aux véritables combats. Seulement une effervescence semble agiter les couloirs du pouvoir. Tandis que certains s'accrochent aux paroles d'une prophétie annonçant le retour des Reines, d'autres ont des velléités d'indépendance ou rêvent d'une autre gouvernance. 

L'autrice donne donc vie à un univers magistral qu'elle a pris le temps d'explorer dans ce premier roman afin d'offrir à son récit un très bel écrin qu'elle pourra au demeurant réutiliser ultérieurement.

Mais c'est aussi le décor idéal pour tisser les nombreuses intrigues politiques qui tapissent les pages de ce livre car Le Chant des Cavalières est avant tout un roman politique. L'action relève davantage de manipulations et de trahisons que de véritables combats en dépit que l'on parle beaucoup de guerre au fil des chapitres. En effet, on découvre les évènements loin du champ de bataille, à l'abri des salons et des cours où circulent les mensonges, les secrets, le fiel et l'amertume. Ils sont propices pour donner à cette intrigue tout son suspense. 

Certains verront sans doute dans l'absence de batailles, un manque de rythme, pour autant cette histoire demeure agréable à lire. Il est vrai que la présence des dragons enflamme notre imaginaire d'affrontements épiques et flamboyants, il n'en est rien ici mais cela ne veut pas dire que cela n'adviendra pas plus tard car au regard de ce livre, Jeanne Mariem Corrèze n'en a clairement pas encore fini avec son univers. 

Dans Le Chant des Cavalières, l'autrice reprend le motif de la quête initiatique, à travers une héroïne qui refuse de n'être que le pièce maîtresse d'une prophétie pilotée par d'autres. En la rencontrant très jeune, on va la suivre dans sa quête d'identité, dans sa compréhension de ses origines et dans ses choix de vie. Bien que ce soit un schéma narratif classique, l'autrice arrive à surprendre en lui faisant emprunter des chemins inattendus. 

Le Chant des Cavalières dégage une grande sororité. L'autrice a articulé son histoire autour de femmes de pouvoir qui cherchent à reprendre pleinement leur indépendance et leur liberté. pour cela, elles vont beaucoup intriguer, chacune derrière le dos de l'autre. Chacune dispose de sa propre puissance sans pour autant faire tout exploser sur son passage. Jeanne Mariem Corrèze nous dépeint des protagonistes féminins forts, sensibles et auxquelles il est facile de s'identifier. Elles sont toutes différentes et apportent sa singularité au texte. Entre Sophie qui va apprendre de son inexpérience pour se tracer le chemin qu'elle aura elle-même choisi, Frêne, l'aïeule herboriste qui n'hésite pas à prendre sous son aile les jeunes pousses afin de leur transmettre force et savoirs et enfin Eliane qui affiche une dureté implacable pour mieux dissimuler le dessein qu'elle vise. 

Pour conclure :

Bien que Le Chant des Cavalières reprenne les motifs habituels de la fantasy à travers la quête et la lutte pour le pouvoir, Jeanne Mariem Corrèze donne à sa geste une puissante singularité. Sa plume très travaillée et pleine de poésie se révèle être un véritable atout pour porter le destin de ses personnages qui n'a pas fini d'être conté. Affaire à suivre !

Fantasy à la Carte

A lire sur la blogosphère, les avis de : Le Bibliocosme et Just A Word

Informations

Jeanne Mariem Corrèze
Le Chant des Cavalières
9782361836412
320 pages
Editions Les Moutons électriques

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13/08/2024

Pierre Pevel & Etienne Willem, Les Artilleuses, éditions Drakoo

Pierre Pevel & Etienne Willem, Les Artilleuses, éditions Drakoo

Avant d'adapter en bande dessinée la saga du Paris des Merveilles, Pierre Pevel et Etienne Willem avaient déjà collaboré ensemble à une autre série en 3 volumes, intitulée Les Artilleuses

Il s'agit ici d'une intrigue inédite qui prend également cadre dans ce fameux Paris des Merveilles, "un Paris qui n'est ni tout à fait le nôtre, ni tout à fait un autre". 

Je ne l'ai pas lu à sa sortie mais j'ai fini par craquer pour son coffret en édition limitée vendu avec trois superbes ex-libris. Il était donc temps que je m'attelle à la lecture. 

Résumé :

Lady Remington, Miss Winchester et Mam'zelle Gatling forment un trio de monte-en-l'air fort explosif. Elles viennent d'accepter une dernière mission avant de raccrocher défectivement et espèrent bien terminer sur un coup de maître. Il s'agit du casse d'une banque afin d'y dérober une précieuse relique, la Sigillaire. Seulement à peine le hold-up accompli, elles se retrouvent avec les Brigades du Tigre et les services secrets du Kaiser aux fesses, sans parler des nombreuses tentatives d'assassinat auxquelles elles tentent d'échapper. Elles ont bien conscience que ce vol risque de leur coûter cher, si elles ne découvrent pas vite le commanditaire. Les voici donc propulsées dans une course contre-la-montre à l'issue incertaine en espérant échapper au sort funeste qui les guette. 

Mon avis :

Avec Les Artilleuses, on retrouve l'univers enchanteur du Paris des Merveilles où l'Outremonde exerce une grande influence sur notre monde. Ainsi, les rencontres oniriques sont devenues monnaie courante, les dragonnets ont envahi le ciel, les elfes tiennent commerces, les gargouilles prennent vie et les faunes sont même à la tête de trafics. C'est dans ce monde cher aux inconditionnels de Pierre Pevel que ce dernier a inséré son histoire de cambriolage mêlé à des affaires d'Etat. L'intrigue s'insère dans le contexte politique houleux de l'époque à travers les relations difficiles entre la France et la Prusse et l'essor d'un réseau d'espionnage sur tout le territoire. 

Entre intrigues politiques, investigations et tirs nourris, le scénario est tout feu, tout flamme. C'est rythmé, drôle et riche en carambolages. Pierre Pevel n'a pas fait dans la dentelle en mettant en scène un trio de donzelles à la gâchette sensible. En effet, il table sur trois héroïnes fort badasses pour porter son histoire. Trois femmes qui sont d'ailleurs bien représentatives de son univers avec notamment une magicienne et une fée dans leur rang. Collé à leurs basques, on n'est pas déçu du voyage car elles nous en font voir de toutes les couleurs. Elles mènent leurs affaires tambour battant et ont plus d'un tour dans leur sac pour se sortir des pires ornières. Très différentes les uns des autres, l'auteur joue sur leurs différences pour pimenter son histoire. Ainsi, Audrey Remington est le cerveau de la bande. Aristocrate, cette magicienne mène son monde à la baguette. Elle sait ce qu'elle veut et ne se laisse pas facilement impressionnée. Sous ses airs de grande dame se cache une puissante magicienne qui n'hésite pas à user de ses pouvoirs lorsque la situation l'exige. Kathryn Winchester, elle, est américaine. Tireuse hors pair, elle joue autant des coups que de son charme. C'est une belle femme qui connaît ses atouts et sait s'en servir en temps utile. Enfin, Louison Gatling est une fée qui ne s'épanouit qu'à Paris. Son péché mignon, les explosifs. Ils lui sont nécessaires pour régler bien des problèmes. Avec son allure de mécanicienne, on la prendrait facilement pour un garçon manqué mais il ne faut pas s'y fier car ce petit bout de fille en a sous le capot pour se sortir des mauvais pas. Ensemble elles font bien souvent tout péter et donnent ainsi à cette série tout son sel. 

Pour mettre en images Les Artilleuses, on retrouve le très talentueux Etienne Willem aux mannettes. Comme à son habitude, il donne vie à ce merveilleux Paris avec beaucoup d'élégance, l'habillant de féérie et de touches steampunk très modernes. Je reste admirative de la qualité du graphisme. Les dessins sont si réussis. Les créatures féériques sont fort bien réalisées. Il a su s'approprier l'univers pour nous livrer un Paris extraordinaire plein de mystères et de raffinement. Le trait est délicat et les couleurs sont chatoyantes. Ca a été un réel plaisir que de se plonger dans cette bande dessinée à l'intrigue bien ficelée. Etienne Willem était un grand artiste. Il avait ce don pour donner à la fantasy toute sa noblesse. Sa disparition laisse un immense vide dans nos cœurs. 

Pour conclure :

Les Artilleuses, c'est une série pleine d'actions dans laquelle l'ennui n'est pas de mise, et à laquelle s'ajoute une petite touche d'humour bienvenu. Je vous la donc recommande chaudement.

Fantasy à la Carte

A lire aussi sur le blog, mes avis sur Le Paris des Merveilles, volume 1 et 2

Informations

Pierre Pevel 
Etienne Willem
Les Artilleuses
9782382330203
Editions Drakoo

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