L'influence du "gaming" à la littérature

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04/10/2022

Samantha Shannon, L'Ordre des Mimes, tome 2, Bone Season, éditions J'ai Lu Imaginaire

Samantha Shannon, L'Ordre des Mimes
tome 2,
Bone Season, éditions J'ai Lu Imaginaire 

Le 14 septembre dernier est sorti en librairie le tome 2 de Bone Season, publié par les éditions J'ai Lu. Une sortie qui était très attendue pour les lecteurices du format poche de la saga dystopique de Samantha Shannon. D'ailleurs, moi aussi, je l'attendais avec une certaine impatience. 

Lu dans le cadre d'un partenariat avec les éditions J'ai Lu, je remercie Lucie pour l'envoi de ce service de presse. 

Après son évasion de la colonie pénitentiaire de Sheol I, Paige est devenue l'ennemie public n°1 et est traquée par Scion. Elle doit donc faire profil bas et attendre le bon moment pour révéler à l'assemblée des anormaux ce dont elle a été témoin. Mais alors qu'elle souhaite mettre tout en œuvre pour faire échouer le projet mortifère des Rephaïms, elle est ralentie par des dissensions internes qui viennent troubler l'équilibre de la pègre. Dans ces conditions, pourra-t-elle réellement empêcher le pire d'advenir,  surtout quand la trahison s'invite dans la partie ? 

Dans L'Ordre des Mimes, on retrouve le décor des premières lignes du tome 1, à savoir le Londres dystopique de Samantha Shannon, présentant un découpage sectorisé et réparti selon les différents clans de la pègre. Au fil des pages, l'autrice nous confronte à la dureté de cet univers qui exploite la misère humaine afin d'en tirer profit. Cet organisme mafieux qu'elle qualifie ici d'ordre des mimes répond à une hiérarchisation précise. Ainsi, chaque gang est dirigé par un roi ou une reine-mime dont le bras droit est désigné comme un malonet ou une malonette. De même que chaque membre voit son don exploité afin de faire vivre sa faction et recevoir en contrepartie une protection. 

Ce tome 2 explore avec beaucoup de minutie la complexité des relations qui lient les pègristes entre eux et met en exergue les rivalités et les trahisons qui sont intrinsèques à ce genre de cénacle. Le récit n'en est donc que plus palpitant, d'autant que la tension narrative y monte crescendo. 

Entre ces lignes, Samantha Shannon confronte ses personnages aussi bien à faire face à des situations critiques qui mettent régulièrement leur vie en danger qu'à de grands moments poignants où ils sont submergés par l'émotion. En dépit du danger mortel qui guette chacun d'entre eux, l'autrice a pris le temps de développer leur relationnel. Ainsi, Paige et Nick ont noué une amitié très fusionnelle. De même que la jeune femme s'est également rapprochée d'Ivy et d'Eliza qu'elle a, d'ailleurs, un peu pris sous son aile. Touchée par leur fragilité, elle se sent responsable d'elles et les protège autant qu'elle peut. A contrario, elle entretient des relations plutôt conflictuelles avec certains membres d'autres gangs, à l'image d'une autre malonette répondant au surnom de Sourire d'ange qui lui cherche continuellement des ennuis. La solidarité n'est pas de mise partout et les protagonistes de Samantha Shannon sont régulièrement en but à de nombreux ennemis. Ce qui fait bien évidemment la force de Scion car quoi de mieux pour s'assurer un pouvoir absolu que de diviser pour mieux régner.

Dans Bone Season, Samantha Shannon a donc imaginé une société infiltrée par un ennemi qui  vient corrompre de l'intérieur une poignée d'humains afin d'instaurer avec plus de facilité son modèle autoritaire et ainsi avoir la main mise sur tous. Ici, l'autrice s'intéresse aux mécanismes mis en place pour faire basculer la société dans un régime autocratique. Ainsi, elle pointe du doigt la persécution des minorités réalisée dans l'indifférence générale, le conformisme de la majorité, l'individualisme qui prend le pas sur l'entraide car ils sont autant d'éléments qui font le lit du totalitarisme. 

Dans L'Ordre des Mimes, on plonge donc à la suite d'une héroïne qui s'engage dans une quête de vérité et de liberté. 

Fort de son intrigue ciselée et parfaitement bien rythmée, ce tome 2 nous happe complètement et tient jusque-là toutes ses promesses narratives. A suivre! 

Fantasy à la Carte

A lire sur le blog mon avis sur Saison d'os, tome 1 de Bone Season

Informations 

Samantha Shannon 
L'Ordre des Mimes
Tome 2
Bone Season 
9782290262689
603 pages
Editions J'ai Lu Imaginaire 

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30/09/2022

Johan Heliot, La Fureur des Siècles, éditions Critic

Johan Heliot, La Fureur des Siècles, éditions Critic

Auteur d'une soixantaine de romans, Johan Heliot se plaît à explorer les littératures de l'Imaginaire : de l'uchronie à la fantasy urbaine, en passant par l'anticipation, le polar ou le steampunk. Signature incontournable de sa génération, il signe aujourd'hui un nouveau titre, La Fureur des Siècles, publié aux éditions Critic

Lu dans le cadre d'un partenariat avec les éditions Critic, je remercie Eric Marcellin pour l'envoi de ce service de presse. 

XVIe siècle, Léonard de Vinci est aux services de François Ier. Peintre, sculpteur et inventeur de génie, Léonard a construit une machine capable d’interagir avec le temps et de modifier l'Histoire afin d'aider le roi de France à maintenir son royaume face à l'influence grandissante du futur Charles Quint. Dans le même temps, à Florence, le jeune clerc Réginus se fait enlever par un groupe de mercenaires, chargés de voler ladite machine, afin de les guider à travers les âges, grâce à sa mémoire exceptionnelle des langues et de l'histoire des civilisations. Embarqué bien malgré lui dans cette aventure qui dépasse l'entendement Réginus aura-t-il la moindre prise sur les événements qui semblent écrire inexorablement son destin ? 

La publication de La Fureur des Siècles s'inscrit dans la thématique éditoriale du voyage dans le temps lancée cette année par les éditions Critic et qui vient prendre la suite des Naufragés de l'Institut Fermi d'André David. 

Avec La Fureur des Siècles, Johan Heliot signe une uchronie nous propulsant au début d'un XVIe siècle marqué par les premières années de règne du jeune roi, François qui cherchera par tous les moyens à s'imposer face à son rival, Charles d'Autriche, devenu roi d'Espagne, puis sacré empereur des Romains sous le nom de Charles Quint. Ici, le récit de Johan Heliot s'inscrit dans le contexte de la conquête du Milanais pour laquelle François Ier a fait valoir ses droits dynastiques et a lancé une expédition militaire afin d'en prendre possession. 

Si dans les faits, François Ier sort vainqueur à la bataille décisive de Marignan après avoir affronté son cousin Maximilien Sforza, le duc de Milan et ses alliés, les fantassins des cantons suisses, l'auteur, lui, nous propose dans son roman une toute autre version impliquant ici l'ingénierie de Léonard de Vinci. En effet, face aux tourments de ce jeune souverain qu'il considère un peu comme son fils, le vieil artiste a l'idée de créer une machine capable de protéger les frontières du royaume de France. Conduite par le chevalier Bayard, cette machine infernale émet des fumées qui ont le pouvoir d'ouvrir d'autres espace-temps et de modifier le cours des événements. Ainsi, Johan Heliot nous embarque au fil des pages de son roman dans un voyage où les époques se télescopent. On ne s'étonne donc pas de rencontrer des Gaulois ou d'affronter des dinosaures confondus ici avec des dragons en pleine Renaissance, pas plus que de voir l'Al-Andalus s'étendre jusqu'au duché de Milan. C'est tout l'intérêt du caractère uchronique du texte laissant l'auteur libre de jouer avec l'Histoire et de montrer aux lecteurs que celle-ci est sensible à la moindre variable. 

En outre, au vu de l'individu fantasque et visionnaire qu'était Léonard de Vinci comme en témoignent ses nombreuses inventions et son intérêt poussé pour l'anatomie, lui accorder la paternité d'une création interférant sur la temporalité n'a rien de saugrenue. Au  contraire, on accorde bien volontiers à cette théorie toute sa crédibilité, d'autant que l'auteur donne un rôle fort plausible à certaines figures historiques.

Avec La Fureur des Siècles, on goûte à un récit ingénieusement bien construit car il établit de suite une complicité avec le lecteur puisque le narrateur ne cesse de l'interpeller. Johan Heliot y alterne les chapitres consacrés à Léonard de Vinci et à son œuvre et ceux mettant en scène ses protagonistes, pour la plupart fictifs, qui se retrouvent embrigadés dans cette aventure extraordinaire.

Or, pour porter sa fable rocambolesque, l'auteur s'appuie sur une galerie de personnages très hétéroclites. Commençons par le narrateur, le clerc Réginus. Timoré de nature, le jeune érudit subit plus son destin qu'il en est acteur, tout du moins au début du livre. Les épreuves qu'il va devoir affronter vont le transformer en profondeur, ébranlant au passage ses convictions les plus ancrées. Finalement derrière la mésaventure de son enlèvement, il va devoir mener une quête très personnelle qui le fera mûrir tout en levant le voile sur des origines qu'il ne soupçonnait même pas. Trois mercenaires l'encadrent. Il y a le chef de l'expédition qui prend les traits d'un certain Maximilien Sforza affublé pour l'occasion par l'auteur, d'un destin scélérat. Belliqueux et manipulateur, il est craint par toute la compagnie et suscite de nombreuses acrimonies. Puis, les deux soldats dits le Turc et Malamorte qui sous des dehors d'hommes rustres et cruels, s'avèrent être deux individus ayant de touchants passés, changeant indéniablement le regard que l'on pose sur eux. Enfin, Constanza est la seule femme du récit. Elle s'affirme au fil des pages pour venir y tenir un rôle majeur. Habile et futée, celle que l'on surnomme l'Ombre se déshabille au fur et à mesure du roman de ses atours mystérieux pour nous révéler le portrait d'une femme forte qui s'impose dans ce monde résolument masculin. 

Comme La Fureur des Siècles s'inscrit dans la période troublée des guerres d'Italie, Johan Heliot pointe du doigt la folie des belligérances qui ne portent jamais préjudices à ceux qui les déclenchent. Qu'elles aient cours dans le passé ou s'incarnent dans le présent, les guerres exhalent toujours ce même parfum mortifère de destruction. Ainsi, sans en avoir l'air, il s'interroge sur certains indignités qui entachent la société moderne, notamment autour des abus sexuels commis sur des enfants par des hommes d'Eglise. Une occasion de poser le débat autour de la question du mariage des prêtes catholiques. 

En conclusion, La Fureur des Siècles égrène au fil des pages, suspense et action au cœur d'une Histoire, fluctuant au gré de la fantaisie d'un auteur et d'une science futuriste qui en fera peut-être rêver plus d'un. 

Et si vous aussi, vous aviez l’opportunité d'expérimenter la machine de Léonard de Vinci, quelle époque choisiriez-vous de traverser ? 

Fantasy à la Carte 

Informations 

Johan Heliot
La Fureur des Siècles 
9782375792537
350 pages 
Éditions Critic

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27/09/2022

Luvan, Tyst, éditions Scylla

luvan, Tyst, éditions Scylla

Écrivaine et poétesse, luvan publie ses premiers textes en 2001. Dès 2002, sa nouvelle Trolleriet est nominée au prestigieux prix Merlin et en 2014, son recueil de nouvelles, CRU, reçoit le prix Bob Morane

Tyst est une novella, dont la sortie est prévue pour le mois de décembre, publiée aux éditions Scylla

Lu dans le cadre d'un partenariat, je remercie les éditions Scylla pour l'envoi de ce service de presse qui me donne l'occasion de découvrir une plume de l'Imaginaire que je ne connaissais pas. 

Dans Tyst, luvan nous attache aux pas d'une certaine Sauda Le Du, musicienne de profession et éveillée de nature. Ici le monde est divisé en strates et Sauda fait partie de ces rares élus capables de passer d'un monde à l'autre : le pays dormant peuplé de simples humains et le pays vif considéré comme l'antre du petit peuple. On suit donc Sauda dans sa quête d'un monde meilleur affranchi de ses erreurs passées. Pour autant, atteindra-t-elle le noble but qu'elle s'est fixé ? 

Quand on plonge dans Tyst, on se sent autant en terre inconnue qu'en territoire familier. En nous parlant de pays dormant ou vif, d'éveillés et de nœuds, luvan redéfinit les racines de ce merveilleux qui nourrissent les contes et les mythes depuis la nuit des temps. Tyst prend cadre dans cette Bretagne millénaire, bercée par des légendes intemporelles. Retour aux sources pour luvan qui a souhaité, à travers son récit, rendre hommage à la fantasy, mais aussi pour son personnage principal qui rentre chez elle après des années d'errance. Entre ces lignes, Sauda Le Du incarne la figure de la ménestrelle transmettant des histoires par le chant qui lui confère également le pouvoir de voir et de communiquer avec le monde invisible. A sa suite, on plonge ainsi au fond de l'océan à la découverte des abysses et des créatures qui les occupent et on parcourt des forêts enchantées pour y récolter tous ses secrets. 

Sous la plume de luvan, Tyst nous dévoile par soubresauts un univers féerique, à travers le récit décousu de son personnage principal. 

Il est vrai que le style employé et la construction du récit peuvent vite dérouter le lecteur. Mais lorsque l'on s'est habitué à l'écriture de luvan, on se laisse finalement emporté par la poésie de cette remarquable conteuse. 

Tyst est davantage un récit contemplatif qui exhale une certaine quiétude, notamment en pays vif. On se laisse envoûter par l'harmonie des lieux qui contrastent sérieusement avec le sentiment d'urgence que le pays dormant fait naître.

Ode à la nature, luvan argumente aussi son propos autour de la question écologique en pointant les comportements destructeurs. En effet, Tyst endosse les oripeaux du roman post-apocalyptique en pointant ici le spectre d'une troisième guerre et une extraction délétère des ressources. 

Ainsi, par l'entremise du merveilleux, luvan signe une fantasy engagée qui souscrit pleinement à une préoccupation actuelle de plus en plus prégnante.  

Tyst est un texte qui ne manque pas de singularité, ne serait-ce que par ce choix de mettre à l'honneur un personnage principal âgé d'une cinquantaine d'années. Voilà qui change radicalement des jeunes héros ou héroïnes habituels qui voient dans leur aventure, l'occasion de mener à bien leur apprentissage. Pourtant, Sauda Le Du va être, elle aussi, rattrapée par sa quête d'identité car le but qu'elle s'est assignée va continuellement la ramener à s'interroger sur ses propres origines et sur son passé. 

L'autrice revisite donc à sa manière les principes fondateurs de la littérature fantasy pour nous livrer un récit aussi captivant que déconcertant. 

En somme, on s'attache à cette musicienne atypique et à ses compagnes de voyage qui nous ouvrent les portes de l'invisible pour nous aider à écrire les contours d'un futur plus désirable.

Dans Tyst, luvan expérimente, à travers ses protagonistes, un panel d'émotions passant de l'amour à la nostalgie. On est touchés par la justesse des mots qui font résonner la corde sensible de notre âme. 

Avec Tyst, on goûte donc à une fantasy légendaire transcendée par une signature de l'Imaginaire incomparable. 

Le petit plus de ce récit est qu'il est accompagné d'un jeu de rôle, réalisé par Melville. Avis aux amateurs !

Fantasy à la Carte

Informations

luvan
Tyst
224 pages
Editions Scylla

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23/09/2022

H. Laymore, L'œil du Serpent, tome 3, Lyon des Cendres, éditions L'Alchimiste

H. Laymore, L’œil du Serpent, tome 3, Lyon des Cendres
éditions L'Alchimiste

L'œil du Serpent est le troisième volet qui vient prendre la suite de la tétralogie, Lyon des Cendres, de H. Laymore. 

Ayant appréciée les deux premiers tomes pour l'ingéniosité de l'intrigue qui se coule habilement dans les méandres de l'Histoire, je suis ravie de me plonger enfin dans la suite. 

Mais avant de vous partager mon avis plus en détails, je tiens à remercier H. Laymore de l'intérêt qu'il porte à Fantasy à la Carte et pour l'envoi de ce service de presse.

1794, Lyon est littéralement exsangue. La population est à fleur de peau car lassée des exactions commises par celui que l'on surnomme "Le mitrailleur". Les hussards, aussi, ont un compte à rendre avec ce Fouché, surtout depuis qu'un général de la République est enfermé dans ses geôles. Sans parler des royalistes qui n'ont pas dit leurs derniers mots, malgré leur nombre minoritaire. Dans ce charivari ambiant, qui des hussards, des royalistes, des jacobins ou du peuple lyonnais aura le dernier mot pour extirper Lyon du charnier dans lequel elle est tombée et surtout lui faire cracher tous ses secrets ?

Dans L'œil du Serpent, les tensions se cristallisent et l'intrigue se resserre autour des protagonistes qui portent cette histoire. Au fil des pages, les enjeux se dévoilent et nous laissent entrevoir les forces occultes en présence qui utilisent les personnages comme des pions à avancer ou à sacrifier afin de gagner la partie. 

Dans sa saga, H. Laymore joue beaucoup avec les événements historiques qu'il s'est réappropriés pour servir à dessein son récit. Aussi, il se sert de la mise à sac de la ville de Lyon par Jean-Marie Collot d'Herbois et Joseph Fouché pour lui instiller une aura ésotérique, exacerbée par la présence des membres d'une secte religieuse ou de séides tirant leur pouvoir d'entités agissant dans l'ombre. Ici, la mort et la souffrance infligées à la population dans l'enceinte de la ville viennent nourrir les pouvoirs de divinités déchues ou d'êtres surnaturels qui se disputent l'influence pour asseoir leur puissance. 

Il est fascinant de voir comment dans Lyon des Cendres, H. Laymore a tissé sa toile autour de figures historiques notables comme ce général François Christophe Kellerman, envoyé pour réprimer la révolte lyonnaise contre la Convention qui sera emprisonné treize mois durant et échappera de peu à l'échafaud, et que l'on retrouve ici à commander du fond de sa geôle les Hussards de la Mort de manière plutôt sibylline. En outre, l'auteur s'appuie également sur des acteurs qui ont pesé sur le destin de Lyon, à l'image des Convultionnaires qui interprétèrent la Révolution comme un temps de déchaînement de la colère divine nécessaire à l'accomplissement des desseins de dieu, en leur attribuant notamment ici de grands pouvoirs occultes.  Ainsi, une sombre magie est à l'oeuvre ici et vient s'enrouler autour de l'Histoire pour lui donner un vernis mystérieux. 

Dans L’œil du Serpent, la plume mordante de H. Laymore nous déroule un récit implacable aussi bien avec ses protagonistes qu'avec ses lecteurs tant le rythme y est nerveux et les rebondissements surprenants. 

Pléthore de personnages viennent tour à tour jouer un rôle décisif dans cette saga. Néanmoins, certains retiennent davantage l'attention comme Laurent d'Orléac. Devenu hussard par la force des choses, il n'en demeure pas moins un fidèle élément. Nourri par des frustrations et des traumatismes d'enfance, Laurent est un homme ambivalent dont la force de caractère se dispute à une certaine faiblesse. Pétri des meilleures attentions, il est un être malléable pour qui sait manipuler. Son histoire nous touche, son destin nous surprend à bien des égards et nous fait couler de nombreuses larmes. A contrario, sa sœur Claire semble taillée comme un roc. Elle est une figure monarchiste indomptable qui paraît ne craindre personne. Facilement frondeuse, elle n'hésite pas à braver tous les dangers pour défendre les couleurs de sa cause ou sauver les siens. Héloïse, elle, s'avère plus résistante que l'on pourrait le penser de prime abord. Elle a beau arborer bien des identités, se parer d'un masque froid, un cœur bat sous sa carapace et ne demande qu'à se rebeller. 

Finalement, sous la plume de H. Laymore, on découvre de nombreux destins qui forment ensemble un kaléidoscope de regards différents posés sur un grand moment de l'Histoire de France. 

Avec L’œil du Serpent, tous les jalons sont donc posés pour jouer la dernière partition qui promet d'être apocalyptique. 

Fantasy à la Carte

A lire sur le blog, mes avis sur Le Serment du Corbeau et Les Chants de La Sombre

Informations

H. Laymore
L’œil du Serpent
Tome 3
Lyon des Cendres
9782379660832
451 pages
Editions L'Alchimiste

20/09/2022

Yannick Chazareng, Le Guide Tolkien, collection Les 3 Souhaits, éditions ActuSF

Yannick Chazareng, Le Guide Tolkien, collection Les 3 Souhaits, 
éditions ActuSF

A l'heure de la série Les Anneaux de Pouvoir, diffusée sur la plateforme Prime Vidéo et de notables rééditions, à l'image de L'Atlas de la Terre du Milieu, les éditions ActuSF, quant à elles, dégainent un petit guide consacré à l'œuvre de J.R.R. Tolkien.

Lu dans le cadre d'un partenariat avec les éditions ActuSF, je remercie Jérôme Vincent pour l'envoi de ce service de presse. 

Il prend la suite de Philippe K. Dick, de Robert E. Howard, de H.P. Lovecraft, de Stephen King et d'Alan Moore et rejoint leur collection dédiée aux grands noms de l'Imaginaire. 

Oui, l'œuvre de Tolkien est bien vivante. Indéniablement, son Légendaire continue de faire parler de lui. Pour preuve, les nombreux ouvrages analysant l'héritage laissé par l'auteur.

Intéressé par le sujet comme en témoigne son mooc, Hommage à J.R.R. Tolkien, publié en 2020 et familier des éditions ActuSF pour sa contribution au Guide Stephen King, Yannick Chazareng s'est imposé comme l'auteur de la situation pour nous donner un bref aperçu, mais non moins précis, de l'homme et de son œuvre. 

Le Guide Tolkien est un livre court mais qui fourmille d'informations et d'anecdotes inattendues. 

Yannick Chazareng revient aussi bien sur des éléments biographiques que sur des données factuelles concernant l'aventure éditoriale, en passant par le tournant cinématographique. 

Aussi, il nous rappelle l'amour que J.R.R. Tolkien éprouvait pour la nature verdoyante. D'ailleurs, c'est sa petite enfance passée dans la campagne des Midlands qui lui a inspiré le décor du Comté. De même qu'il avait une sainte horreur de l'industrialisation massive, dénaturant le paysage, et qu'il associait dans son esprit à la mort puisque c'est peu après leur emménagement dans la ville industrielle et polluée de Birmingham que sa mère est décédée. Or, on retrouve cette ambiance industrielle mortifère dans certains des lieux décrits dans ses récits comme par exemple, l'usine souterraine d'Orthanc. 

Dans son guide, Yannick Chazareng n'est pas avare en détails et ne se contente donc pas de parler seulement des récits majeurs qui ont fait le succès de Tolkien. Il n'est donc pas question de parler exclusivement ici du Hobbit, du Seigneur des Anneaux, des Enfants de Húrin, de La Chute du Gondolin ou encore de Beren et Lúthien car Yannick Chazareng n'oublie pas de mettre en lumière les autres textes moins connus du grand public. Ainsi, il me rappelle qu'il me faudra impérativement lire les contes inventés pour ses enfants comme Monsieur Merveille ou Le Fermier Gilles de Ham. Sans parler de ses contributions autour du merveilleux, imaginées dans le but de réenchanter le présent comme Faëries ou Feuille, de Niggle

L'œuvre de J.R.R. Tolkien est si conséquente que presque chaque membre de sa famille, femme et enfants compris, ont mis, à un moment ou à un autre, la main à la pâte pour contribuer à mettre en forme ses écrits afin de les rendre publics. Mais, c'est grâce au travail acharné de Christopher Tolkien que l'ensemble des textes qui ont construit le Légendaire ont progressivement été édités. 

En outre, si la trilogie du Seigneur des Anneaux, réalisée par Peter Jackson a constitué un véritable point d'orgue pour remettre au goût du jour et faire connaître aux jeunes générations ce maître de la fantasy, Yannick Chazareng attire notre attention sur les nombreuses autres tentatives plus ou moins heureuses d'adapter à l'écran certains des chefs d'œuvres de J.R.R. Tolkien. Les initiatives ont été nombreuses, certaines plus farfelues que d'autres. Peu ont vu le jour même si on peut noter, par exemple, le long métrage d'animation de The Hobbit d'Arthur Rankin et de Jules Bass, en 1977.

Les écrits de J.R.R. Tolkien attirent, intriguent et inspirent comme en témoigne l'engouement pour le cosplay à l'effigie des personnages des livres ou encore vis à vis l'industrie du jeu de rôle et du jeu vidéo. 

Au fil des pages, Yannick Chazareng étudie l'écrivain sous bien des angles. Il consacre d'ailleurs un chapitre à l'importance de l'art dans la vie de J.R.R. Tolkien car il était un artiste accompli, réalisant lui-même de nombreux dessins, croquis ou peintures pour accompagner ses textes. L'illustration en fantasy conserve une place importante et il y était sensible. D'ailleurs, sa collaboration fortuite avec Pauline Diana Baynes pour donner vie à sa Terre du Milieu va littéralement l'enchanter. Bien d'autres contributions viendront enrichir l'identité visuelle de La Terre du Milieu comme celle d'Alan Lee ou de John Howe, pour ne citer qu'eux. 

Vous l'aurez compris, Le Guide Tolkien fait un tour d'horizon rapide mais précis des écrits de J.R.R. Tolkien et de l'homme qu'il était. Il revient également sur les origines du genre dont certains lui attribuent à tort la paternité même si son perfectionnisme et sa passion pour la philologie l'ont poussé à lui donner ses lettres de noblesse au vu de l'étendue de sa création. 

Entrecoupé d'interviews d'acteurs de la chaîne éditoriale, universitaires ou simples passionnés, cet ouvrage varie les points de vue pour nous donner un aperçu de l'héritage transmis par J.R.R. Tolkien et de l'influence qu'il a exercée sur les lecteurs et la littérature.

Avec Le Guide Tolkien, Yannick Chazareng offre une porte d'entrée aux passionnés qui souhaitent approfondir certaines questions en se référant notamment à la bibliographie bien fournie glissée en fin d'ouvrage.

Finalement que vous soyez amateur ou simplement curieux, ce petit guide trouvera sans mal sa place sur l'étagère de votre bibliothèque car il regorge de détails susceptibles d'éveiller votre intérêt. Sortie en librairie le 23 septembre prochain. 

Fantasy à la Carte

D'autres avis sur l'oeuvre de J.R.R. Tolkien sont à lire sur le blog : Tolkien, voyage en Terre du Milieu sous la dir. de Vincent Ferré et Frédéric Manfrin, Sur Les Terres de Tolkien de John Howe, et Un Voyageur en Terre du Milieu de John Howe. 

Informations 

Yannick Chazareng
Le Guide Tolkien
9782376864974
310 pages
Editions Actusf 

16/09/2022

Patrick Moran, Metalya entre les mondes, éditions Mnémos

Patrick Moran, Metalya entre les mondes, éditions Mnémos

Après La Crécerelle et Les Six Cauchemars, Patrick Moran signe avec Metalya entre les mondes, un nouveau roman chez Mnémos. Changement de registre pour ce livre qui délaisse le récit de fantasy pure au profit d'un texte qui louvoie entre les genres jouant autant avec les codes du polar qu'empruntant des éléments de science-fiction, agrémentés des notes de fantasy. Un titre clairement inclassable mais qui plaira à bien des lecteurs. 

Lu dans le cadre d'un partenariat avec les éditions Mnémos, je remercie Estelle Hamelin pour l'envoi de ce service de presse. 

Dans Metalya entre les mondes, direction la cité de Tal Emmerak où Metalya exerce la profession de pacificatrice, une sorte de détective privée, ayant les mêmes prérogatives que nos agents de police. Bien qu'elle aime les enquêtes faciles et sans prise de tête, un boulot lorsqu'il se présente ne se refuse pas, surtout quand on bosse en indépendant et que l'on doit lutter contre la concurrence déloyale des grosses agences. Alors quand un courtier en assurance fraîchement veuf vient l'embaucher pour retrouver le meurtrier de sa femme, Metalya sent bien qu'elle n'a pas d'autre choix que d'accepter même si enquêter sur un meurtre l'a fait tiquer. Le regrettera-t-elle ? 

Dans Metalya entre les mondes, Patrick Moran a posé ses valises dans la métropole très moderne de Tal Emmerak où les gratte-ciels côtoient l'océan. A l'image de la cité-état, Tal Emmerak fonctionne sur un libéralisme économique fondé sur les lois du marché où chacun vend ses services au plus offrant puisque le service publique n'existe pas. Dans ce monde où la compétition fait rage, la corruption est donc légion et touche toutes les strates de la société surtout là où se concentre le pouvoir. Finalement, Tal Emmerak emprunte un peu au modèle de la start-up nation, vanté par certains de nos chefs d'Etat. Sa puissance, elle la tient surtout de l'énergie noogénique alimentée par ce que le folklore qualifiait de magie, mais que la science et la technologie ont transformé ici en force motrice. Ainsi, l'héroïne de Patrick Moran manipule des petits objets à usage unique, qualifiés d'éclats qui lui permettent, par exemple, de se rendre invisible ou de lire dans les pensées d'autrui. Finalement, ces munitions ont l'apanage des sorts mais sans l'énonciation de formules magiques. 

Mais Metalya entre les mondes, c'est avant tout une enquête policière qui conduit Metalya à investiguer du côté de la communauté scientifique, de la sphère politique et du milieu de la pègre. Dès lors, on perçoit vite que cette affaire est épineuse et que la pacificatrice va devoir affronter de brûlants enjeux qui vont vite la dépasser. 

Sous la plume de Patrick Moran, on suit une enquêtrice acharnée qui explore de nombreuses pistes, dont certaines nous mènent parfois nulle part, mais qui sont nécessaires pour nous absorber complètement dans cette investigation fort captivante. 

Nonchalante et opiniâtre, Metalya est le genre de personnage avec lequel on sympathise de suite. Indépendante, elle tient à son statut et refuse de vendre son âme aux multinationales concurrentes dont les pratiques sont contestables. Dans ce récit, son professionnalisme et son éthique vont être en but à son envie de lézarder au soleil, conditionnée par son cadre de vie idyllique, bordé par la mer et les palmiers, rappelant, d'ailleurs, la Californie ou la Floride. Cela la rend d'autant plus attachante à nos yeux car qui pourrait se targuer de résister à l'attraction de la plage surtout à la vue des touristes qui s'y pressent. 

Il y a une légèreté dans le ton employé qui allège considérablement l'ambiance du roman lui donnant un petit côté débonnaire et incitant le lecteur à ne pas lâcher le livre. 

Sous le vernis d'un humour badin, Patrick Moran étrille l’hyper-capitalisme qui étouffe les peuples au nom du profit d'un petit nombre, évoque subtilement la question écologique et questionne le racisme persistant. 

Metalya entre les mondes, c'est le parfait cocktail entre une plume incisive et une intrigue passionnante qui nous conte les tribulations d'une enquêtrice hors norme. 

Coup de cœur indéniable pour moi, et pour vous ? Pour le savoir, rendez-vous en librairies, le 23 septembre prochain. 

Fantasy à la Carte

A lire sur le blog, mes avis sur La Crécerelle et Les Six Cauchemars

Informations

Patrick Moran
Metalya entre les mondes
9782354089887
269 pages
Editions Mnémos

Lien vers le site

13/09/2022

Jennifer Tellier, L'Enragée, éditions 404

Jennifer Tellier, L'Enragée, éditions 404

Lauréat du Grand Prix 404 Factory, L'Enragée a également été plébiscité par les booktubeurs et booktubeuses du PLIB qui l'ont intégré à la sélection des 25 nominés lors de l'édition 2022. Or, l'ayant ajouté à ma PAL à cette occasion, il était donc temps que je le lise à mon tour. Pour autant, ce n'est pas le premier coup d'essai de Jennifer Tellier, puisqu'elle est également l'autrice de L'Assoupi, réédité par les éditions Nanachi en 2020 et d'une trilogie intitulée Elijah, éditée entre 2019 et 2020, chez ce même éditeur. 

Dans L'Enragée, on marche dans les pas d'une mercenaire surnommée Kern la Rouge qui vend son épée au plus offrant, moyennant une rétribution en espèces sonnantes et trébuchantes. Sa réputation la précède dans tous les royaumes. Alors que le roi de Kardamen est mourant, il apprend de la bouche de son mage personnel que ses jumeaux qu'ils croyaient morts depuis bien longtemps sont toujours vivants. Il charge donc une poignée de soldats d'engager cette Kern la rouge pour retrouver ses enfants disparus et offrir ainsi à son royaume, un héritier qui prendra sa succession. Une mission périlleuse qui vaudra aux membres de l'expédition de recevoir les foudres des royaumes voisins et autres rivaux qui espèrent profiter de la faiblesse de Kardamen pour faire main basse dessus. 

L'Enragée nous immerge dans un univers fantasy d'inspiration médiévale, délimité par huit royaumes qui servent de terrain de jeu à Jennifer Tellier. En effet, elle joue beaucoup sur leurs rivalités qui motivent tantôt des actions bellicistes, tantôt des alliances stratégiques. Or, ce cadre donne au récit son caractère épique obligeant ses protagonistes à ferrailler de-ci de-là pour mener à bien leur quête. D'ailleurs, on perçoit également une certaine influence de la mythologie nordique qui s'exprime, par exemple, à travers la référence aux Walkyries. 

En outre, la magie imprègne ces lignes. Elle est notamment entre les mains de mages renégats qui œuvrent dans l'ombre pour diviser les peuples mais sous le couvert d'empêcher l'avènement d'un enfant, annoncé comme un terrible fléau. Ici, le pouvoir est plutôt d'ordre télépathique prenant la forme de suggestions mentales, impulsées par son détenteur sur autrui pour lui faire faire ce que bon lui semble. C'est une magie pervertie capable de mettre sous hypnose tout le monde, à l'image des forgisés nés sous la plume de Robin Hobb dans sa célèbre saga de L'Assassin Royal. Ainsi, les alliés d'aujourd'hui peuvent vite devenir les ennemis de demain et constituer un réservoir illimité de bras armés, chargés de mettre des bâtons dans les roues aux protagonistes de cette histoire. C'est donc une magie puissante, apte autant à donner la mort qu'à soigner qui est à l'oeuvre ici, en fonction de celui qui la maîtrise. D'ailleurs, comme l'on en rencontre parfois dans les romans de fantasy, il n'est pas non plus exclu ici de croiser la route d'effroyables créatures, dignes de certains bestiaires merveilleux. De même, qu'un mystère plane autour de la nature du personnage principal de ce livre puisque Kern elle-même qui, au cœur des combats, se laisse envahir par une sauvagerie la transformant en machine à tuer. Une capacité qui lui vaut ses surnoms et sa réputation mais dont l'origine demeure inconnue. 

08/09/2022

Tracy Deonn, Légendes-vives, tome 1, Legend Born, éditions J'ai Lu Imaginaire

Tracy Deonn, Légendes-vives,
 tome 1, Legend Born
éditions J'ai Lu Imaginaire 

Best-seller du New York Times, Indie Bestseller, lauréat du Coretta Scott King Award et du Ignyte Award, et finaliste des prix Hugo et Nebula, le premier volet de Legend Born fait donc une entrée remarquée dans le paysage littéraire de l'Imaginaire. Son autrice Tracy Deonn y propose une fantasy contemporaine qui interroge la société américaine en la confrontant au passé. 

Lu dans le cadre d'un partenariat avec les éditions J'ai Lu Imaginaire, je remercie Chaïma pour l'envoi de ce service presse. 

Dévastée par la mort prématurée de sa mère, Bree Mathews intègre le programme anticipé de l'université de Chapel Hill, en Caroline du Nord, pour tenter de mettre de la distance avec son chagrin. Or, quelques jours après son installation sur le campus, elle assiste, bien inopinément, à une attaque magique lui révélant, de facto, l'existence d'un monde parallèle et secret qu'elle ne soupçonnait pas. Mais alors qu'elle devrait s'en tenir éloignée, elle est, au contraire, irrémédiablement attirée comme si ce monde l'appelait. Et si tout ce en quoi elle croyait n'était qu'illusion ? 

Legend Born prend cadre dans une Amérique contemporaine, baignant même le lecteur dans une ambiance universitaire. En effet, l'intrigue du premier tome se déroule exclusivement sur le campus de Chapel Hill car non seulement les lieux sont familiers à l'autrice qui y a fait ses études mais servent également pleinement son récit de par son héritage historique et l'existence de ses nombreuses sociétés secrètes. 

Aussi, Tracy Deonn a fait de Chapel Hill un environnement idéal pour donner naissance à la confrérie qui nous occupe ici, l'Ordre de la Table Ronde. Marquée par ses propres lectures de fantasy et notamment les légendes arthuriennes qui ont servi de berceau au genre, Tracy Deonn s'est habilement réappropriée le mythe pour questionner la société sur ses problématiques actuelles. 

Dans son imaginaire, la magie existe mais seuls quelques élus en sont les dépositaires. Il s'agit des simples-vives qui sont appelés ou non à devenir des légendes-vives suite à l'appel du roi Arthur et des chevaliers de la Table Ronde, disparus il y a quinze siècles. En effet, lorsque le monde est menacé par des ombres-vives, autrement dit des créatures démoniaques, annonçant ainsi un nouveau Calamm, Arthur bat le rappel de ses preux qui se réincarnent dans leurs héritiers pour empêcher le monde de sombrer. 

Mais, à côté de cette magie plutôt agressive car elle prend plutôt qu'elle n'emprunte pour nourrir l'æther, existe une autre plus douce que l'autrice qualifie de racinart, directement inspiré par le hoodoo dans certains de ses rites comme la vénération et la communion avec les ancêtres ou la prédominance des prières de protection. Ce choix narratif permet de rattacher le récit à une réalité historique et spirituelle qui a forgé l'Amérique donnant ainsi à ce système de magie une vraie crédibilité. 

Tracy Deonn nous attache aux pas d'une héroïne afro-américaine qui, en rejoignant l'université, va vite être confrontée au racisme et au mépris de classe, empoisonnant la société en général, et particulièrement ce conservatisme américain qui prône la domination de l'homme blanc. En mettant en exergue l'héritage de l'esclavage, l'autrice met notamment l'accent sur l'importance de la transmission de génération en génération afin de ne pas oublier le passé car il explique le présent comme ici elle nous rappelle que l'Amérique s'est ainsi construite sur le sang de nombreux noirs, sacrifiés sur l'autel de l'enrichissement de riches propriétaires. 

Ici, l'université se fait le miroir de la société, à travers ses nombreuses confréries qui réunissent des gens selon certains critères tout en excluant les autres. Le ségrégationnisme a la dent dure comme en témoigne l'Ordre de la Table où certains membres se crispent à l'idée  d'accueillir des gens de couleur ou se considérant comme non binaire. Ainsi, les conditions sont idéales pour aborder cette épineuse question de l'intolérance ayant toujours cours dans la société vis à vis des normes édictées par une certaine élite. 

Finalement, Legend Born est un cycle très riche qui analyse avec beaucoup d'intelligence des thématiques fondamentales à la littérature Young-Adult telles la diversité, la tolérance ou la transmission pour aider la jeune génération à forger une société plus juste. 

02/09/2022

Élisabeth Ebory, La Famille de l'Hiver et le Roi-Fée, éditions Les Moutons électriques

Élisabeth Ebory, La Famille de l'Hiver et le Roi-Fée, éditions Les Moutons électriques

Cette année, Les Moutons électriques mettent de la féerie dans la rentrée de la fantasy en conviant la sublime plume d'Élisabeth Ebory.

Comme en témoigne son premier roman, La Fée, la pie et le printemps, le monde des fées est un univers de prédilection où elle excelle. Alors la découvrir à l'affiche de cette rentrée des Indes de l'imaginaire porte déjà le goût d'une merveilleuse retrouvaille.

Lu dans le cadre d'un partenariat avec Les Moutons électriques, je remercie Erwan pour l'envoi de ce service de presse. 

Orégane et Marcus sont liés par une belle amitié. Alors qu'elle est une fée exilée sur la terre des hommes, lui est un simple humain rejeté par les siens, à commencer par sa propre famille. Tous deux se mettent en quête du Sidh pour notamment y retrouver un mystérieux héros qui visite les rêves de Marcus. Arrivés sur les lieux, ils sont vite pris dans le tumulte des événements qui bousculent la paix du territoire des fées. En effet, un être se faisant appeler le brouillard-qui-rit accompagné d'une horde de spectres sèment la panique dans les rues tout en critiquant le pouvoir du Roi-Fée. Pourront-ils aider à clarifier la situation, tout en affrontant leurs propres démons du passé ? 

La Famille de l'Hiver et le Roi-Fée nous immerge dans un cadre fabuleux inspiré particulièrement par la mythologie irlandaise. En effet, Elisabeth Ebory nous entraîne dans l'Autre-Monde, communément appelé Sidh, où naguère les Tuatha de Danann ont trouvé refuge après que l'Irlande ait été conquise par les Milésiens. C'est ainsi que ces dieux déchus sont devenus des fées régnant sur de vastes royaumes sous la terre. 

L'autrice s'est donc nourrie de différents mythes pour construire son propre univers comme lorsqu'elle emprunte à la mythologie slave une certaine déesse associée à l'hiver du nom de Morana ou encore du folklore breton à travers la figure de l'Ankou, pour ne citer que ces deux références. 

En outre, si elle a conservé des éléments notables tirés de la mythologie celtique comme le fait que le Sidh ne soit accessible que sur invitation d'une Bansidh, Élisabeth Ebory a surtout imaginé ici un Sidh meurtri par le lourd tribut payé aux dieux qui ont traqué les fées et même tué leurs enfants. Or, sous l'impulsion du Roi-Fée qui, à coup de manigances et d'omissions, tente de guérir son peuple de ses traumatismes et recherche même par tous les moyens à faire renaître leur puissante magie disparue. Seulement, on n'efface pas de profondes blessures aussi facilement et les fantômes de ces vies volées sont de retour pour demander des comptes. 

Ainsi, la plume d'Élisabeth Ebory donne ici vie à une féerie toute en clair obscur qui émerveille autant qu'elle rend triste. Emprunte d'ombre et de lumière,  l'intrigue de La Famille de l'Hiver et le Roi-Fée confronte finalement les fées à des drames très actuels comme la montée de la haine entre les peuples, l'instauration d'une vive intolérance, l'escalade de la violence allant jusqu'à des représailles sanglantes et mortelles. Tourmenté par ces mêmes affres, le peuple des fées réclame justice sous peine de laisser l'ire collective s'emparer de leur cœur et de s'abattre sur le monde. A travers son roman, Élisabeth Ebory met clairement en exergue les failles de notre société qui emprisonne les gens dans un modèle sociale étouffant tout en les empêchant d'être eux-mêmes dans toutes leurs différences.

27/08/2022

Jean-Philippe Jaworski, Le Chevalier aux Épines, volume 1, Récits du Vieux Royaume, éditions Les Moutons électriques

Jean-Philippe Jaworski, Le Chevaliers aux Épines, Volume 1, 
Récits du Vieux Royaume
éditions Les Moutons électriques

Oyez, oyez , Gentes Dames et Nobles Damoiseau, je me fais le héraut d'une grande nouvelle qui ravira les amateurs de la plume de Jean-Philippe Jaworski. 

En effet, en janvier 2023, le célèbre auteur de fantasy française repose ses valises au Vieux Royaume pour nous entraîner dans une nouvelle aventure épique portée par votre serviteur du Service des dames et où un illustre spadassin de votre connaissance pourrait y faire quelques apparitions.

Lu dans le cadre d'un partenariat avec Les Moutons électriques, je remercie Erwan pour l'envoi de ce service de presse. 

Après avoir fait faux bond à la duchesse Audéarde de Bromael lors de son procès, le chevalier Ædan de Vaumacel semble bien décidé, un an après les faits, à vouloir restaurer son honneur et celui de la dame. Or, cela tombe bien car un tournoi est organisé par les fils de la duchesse déchue afin de confronter les partisans du duc de Bromael, alors notre célèbre chevalier va donc pouvoir y défendre les couleurs d'Audéarde. Seulement, il semble encore une fois accaparé par une affaire des plus pressantes, la disparition de quelques enfants de manants. Toutes à ses préoccupations, arrivera-t-il à temps pour honorer ses joutes ? D'autant que l'instant n'est pas tellement à la liesse avec des esprits qui s'échauffent vite et menacent même la fragile paix instaurée. 

Changement d'ambiance avec Le Chevalier aux Épines où Jean-Philippe Jaworski nous immerge dans un récit épique qui prend la suite de son roman, Le Service des dames. Pour n'avoir lu, pour le moment, que Gagner la Guerre, lire cette fantasy chevaleresque a été une nouvelle expérience littéraire pour moi. Clairement, Le Chevalier aux Épines se nourrie autant de la matière de Bretagne que de la Chanson de Geste. Sur le modèle du cycle arthurien qui nous conte les aventures de la classe noble et guerrière à l'époque du légendaire roi Arthur, Jean-Philippe Jaworski s'en est inspiré pour tisser son intrigue autour des rivalités des puissants du Vieux Royaume. A coup de tournois ou de quête héroïque, les protagonistes de cette histoire nous transportent dans un tourbillon de péripéties à l'issue belliqueuse inéluctable. Par ces descriptions très précises du déroulement des tournois, le respect des règles de la chevalerie ou encore la notion d'amour courtois, on ressent pleinement l'influence des textes de tradition celtique. Une appréciation renforcée ici par l'irruption du merveilleux trahissant ainsi le mysticisme propre à l'héritage celte. 

Une touche fabuleuse qui surgit de manière inattendue pour venir influencer les événements en prenant, par exemple, la forme d'une enchanteresse. Dans son récit, l'auteur démontre son attachement au cycle arthurien en parsemant notamment son texte de clins d’œil ou d'emprunts au mythe, à l'image de ce Méléagant qui, lui aussi, se fait le ravisseur d'une dame. A grand renfort de longs poèmes dignes des plus belles Chansons de Geste, la plume de Jean-Philippe Jaworski se montre une nouvelle fois très stylisée pour nous conter des hauts faits qui ont marqué la Léomance. 

23/08/2022

Jean-Philippe Jaworski, Gagner la Guerre, editions Les Moutons électriques

Jean-Philippe Jaworski, Gagner la Guerre, éditions Les Moutons électriques

De la nouvelle au roman, Jean-Philippe Jaworski s'est très vite imposé comme un auteur phare de la fantasy française. 

Avec ses 230 000 exemplaires vendus, son roman Gagner la Guerre caracole en tête des classiques du genre. 

Il était donc temps que je le lise, d'autant que je l'ai dans son édition limitée, tirée à seulement 3000 exemplaires que les Moutons électriques ont publié en 2020. Or, il fallait bien un si luxueux écrin pour accueillir les récits du Vieux Royaume. 

Dans Gagner la Guerre, on retrouve Benvenuto Gesufal chargé d'une mission secrète pour le compte du Podestat auprès du Chah Eurymaxas afin de mettre un terme à la guerre opposant la République à Ressine au profit exclusif de Léonide Ducatore lui-même. Voilà une tâche bien ingrate pour l'homme de main qui va d'ailleurs le conduire à commettre un acte de trahison et finalement lui coûter fort cher, y compris dans sa propre chair. Mais peut-on réellement dire non à l'homme le plus puissant de Ciudalia. 

Pour nourrir l'univers qui sert d'écrin à son roman Gagner la Guerre, Jean-Philippe Jaworski s'est inspiré de la Renaissance italienne du XVe siècle. En effet, sa cité Ciudalia qui sert de cadre d'action principal au récit n'est pas sans rappeler Florence sous la coupe des Médicis. D'autant qu'on y retrouve également des familles praticiennes rivales qui luttent pour conserver le pouvoir comme les Médicis le firent pour contrer l'influence des Albizzi, des Alberti et des Strozzi. Ciudalia est donc en but aux mêmes problématiques et voit ses quartiers être aux mains de factions partisanes. De même, les familles praticiennes siégeant au Sénat sont également adeptes du mécénat artistique pour asseoir le prestige social et politique de leur lignée comme cela est de mise depuis la Renaissance. 

Le Vieux Royaume pose donc les bases d'un monde miroir à l'Europe de l'époque moderne, habité par un soupçon de magie. Celle-ci se dessine en filigrane de l'histoire lorsque le narrateur y est confronté. Ces manifestations ésotériques tiennent beaucoup à la nécromancie et sont réservées aux initiés. Pour y être le témoin autant que la victime, Benvenuto Gesufal conserve une méfiance à son égard et s'en tient éloigné autant que faire se peut. 

Gagner la Guerre repose sur une intrigue tissée de complots politiques au cœur desquels Benvenuto Gesufal tente de mettre son esprit et son épée au service de sa survie. Plus souvent ballotté par les événements que maître d'eux,  l'homme de main du Podestat incarne le parfait témoin du jeu de dupes qui anime les puissants de Ciudalia. Entre cabales, trahisons et chausse-trappes, Gagner la Guerre nous dévoile les coulisses d'un pouvoir dévoyé par l'ambition. Sous la plume de Jean-Philippe Jaworski, le récit se déroule comme une partie d'échecs dans laquelle Benvenuto Gesufal n'est pas maître de son jeu promettant ainsi aux lecteurs moult rebondissements très intrigants. 

La force de ce texte tient également au caractère fourbe et parfois fort détestable de son personnage principal. Assassin et joueur invétéré, Jean-Philippe Jaworski n'a pas hésité à lui forcer le trait. Qu'on l'aime ou le déteste, on n'y est juste pas indifférent. Rustre, fieffé et gouailleur, Benvenuto Gesufal est tout en coups d'éclats, capable du pire comme du meilleur. On apprend à le découvrir au fil des pages de ce roman, notamment en prenant connaissance de son passé, ce qui fatalement influe sur notre première impression plutôt entachée par ses odieux et inacceptables comportements.  Benvenuto Gesufal est un être ambivalent et retors que l'auteur se plaît à malmener. Mais tel le chat avec ses neuf vies, le mercenaire semble toujours retomber sur ses pieds. Je dois avouer que l'on se prend vite au jeu de le suivre dans les aventures qui menacent sa vie à tour de bras et finissent immanquablement par nous attacher à lui. 

Bien sûr, je pourrais vous parler également du rusé Podestat et de son insupportable fille, mais je n'en ferais rien, préférant vous laisser le loisir d'apprécier par vous-même ces deux personnalités bien atypiques. 

16/08/2022

Nicolas Texier & Melchior Ascaride, Fumée, collection La Bibliothèque Dessinée, éditions Les Moutons électriques

Nicolas Texier & Melchior Ascaride, Fumée
collection La Bibliothèque Dessinée, 
éditions Les Moutons électriques

La plume de Nicolas Texier, je l'ai découverte avec son roman de fantasy antique, Les Ménades. Mais changement de décor pour son dernier livre qui investit le terrain d'une fantasy plus urbaine. Mieux encore, il a embarqué le talentueux Melchior Ascaride dans son aventure car Fumée a la particularité d'être un roman graphique

Au regard du produit fini, on peut se dire que le mariage entre les deux a bien pris pour nous embarquer dans un road trip fantasmagorique et un tantinet brumeux. 

Lu dans le cadre d'un partenariat avec Les Moutons électriques, je remercie Erwan pour l'envoi de ce service de presse. 

Dans Fumée, on suit les investigations d'un inspecteur de la Sûreté chargé d'enquêter sur la disparition d'une certaine Nicotine. En remontant la piste de cette mystérieuse fée, un faisceau d'indices va le conduire à investiguer du côté d'un trafiquant d'armes et à fréquenter les quartiers les plus chauds. L'affaire s'annonce donc épineuse, d'autant que se frotter à un gros poisson n'est pas exempt de danger. Mais notre inspecteur est trop têtu pour abandonner en cours de route, n'est-ce-pas !

Fumée prend cadre dans le Paris des années 50 que l'on arpente aux côtés de cet inspecteur qui nous balade des locaux du 38 quai des Orfèvres aux quartiers les plus glauques de la capitale en faisant quelques détours de l'autre côté du périphérique. 

De ce Paris sombre et cru surgit le merveilleux sous la forme de créatures féeriques ou mythologiques qui apparaissent comme autant de chimères après lesquelles court le personnage principal de ce livre. Le caractère surnaturel s'harmonise bien ici aux codes du roman noir qui nous plonge dans la réalité sociétale d'une France traumatisée et précaire sous la coupe du crime organisé. 

Sous la plume de Nicolas Texier, l'onirisme se pare d'atours improbables avec une fée de la cigarette aux prises avec les mafieux du coin et pourchassée par une bande de djinns chevauchant des canassons qui semblent sortis tout droit de l'enfer. Éthérée comme la fumée qu'elle dégage, elle demeure longtemps insaisissable autant pour l'inspecteur de la Sûreté que pour ses mythiques poursuivants. Mystérieuse et envoûtante, Nicotine est comme ces drogues dures dont on ne peut se sevrer que dans la douleur. Ainsi, la retrouver tourne à l'obsession pour notre inspecteur, quitte à se faire tabasser par des truands sans scrupules ou à risquer sa carrière auprès d'une hiérarchie sceptique. 

En outre, cette enquête prend vite le goût d'une descente aux enfers pour notre inspecteur qui ne peut s'empêcher d'avoir des réminiscences de cette expérience traumatisante que fut la guerre d'Algérie. En effet, chacune de ses avancées le conduit à faire remonter à la surface de douloureux souvenirs à propos de sa jeunesse perdue qui lui promettait un doux mariage pour laisser place à l'horreur implacable de la violence des combats et aux exactions inhérentes à la guerre, perpétrées sur des peuples innocents. Comme pour conjurer le sort, et peut-être trouver sa rédemption, il ne peut ici abandonner l'idée de sauver Nicotine des griffes du danger qui la menace. 

Fumée dessine les contours d'un univers sombre et violent que l'on découvre à travers le regard tragique et pessimiste que le personnage principal porte sur la société. 

12/08/2022

Laurène Beles, Les Voix de L'Oporum, tome 1, La Gardienne du Chardon, éditions Les Trois Nornes

Laurène Beles, Les Voix de l'Oporum
tome 1, La Gardienne du Chardon
éditions Les Trois Nornes

Nouvelle venue dans le paysage éditorial de l'Imaginaire français, Les  Trois Nornes a fait le choix d'une ligne éditoriale consacrée aux auteurs et autrices français. 

Rencontrée à l'occasion de la fête médiévale, Fantastorique de Vauréal, en mars 2022, la fondatrice m'a parlée du concept de sa maison d'édition et a su me convaincre de m'intéresser à ses deux premiers romans édités. 

Bien que très curieuse de me plonger dans ces récits forts prometteurs, je n'avais pas encore eu l'occasion de le faire jusqu'à aujourd'hui. Maintenant, c'est chose faite avec le premier tome de La Gardienne du Chardon, signée par Laurène Beles elle-même. 

Londinium, 1887, Isobel Galloway est totalement dévastée, sa sœur vient de mourir. La version officielle est qu'elle s'est suicidée, mais pour Isobel, il est impossible que Blair ait choisi de l'abandonner. Alors qu'elle se promet à elle-même de comprendre ce qui s'est passé, elle doit faire profil bas à la cour de la reine Victoria. Otage de cette immortelle despote comme tous les héritiers des puissances européennes, elle est contrainte d'y faire ses classes afin d'apprendre à maîtriser ses dons. Peu encline à faire des efforts, elle attend son heure pour démasquer les coupables. Mais Victoria a plus d'un ennemi et quand une série d'attentats secoue la capitale, cela pourrait bien mettre à mal les projets de la jeune fille ou au contraire, lui faire voir les choses sous un autre angle, qui sait ? 

Dans La Gardienne du Chardon, Laurène Beles propose une uchronie mêlée à de la fantasy nous plongeant dans un Londres du XIXe siècle totalement revisité. En effet, la découverte de mystérieuses pierres sur le continent africain, au XVe siècle, a considérablement bouleversé la géopolitique du monde. Ainsi, la plume de Laurène Beles donne vie à un découpage géographique et une redistribution du pouvoir sensiblement différents car l'Europe devient ici les Terres Occidentales et est sous le joug de la couronne britannique, l'empire russe, lui, est rebaptisé par le qualificatif de Terres Froides, l'Afrique devient la Confrérie Africaine, les Terres de l'Orient désignent l'empire ottoman, la Chine et l'Inde, également contrôlées par la reine Victoria sont qualifiées de Terres de l'Est, enfin pour l'Amérique, on parle de Confédération de l'Union marquée par la révolte d'indépendantistes qui occupent déjà un territoire, baptisé les Terres Libres

Cette disposition donne la prédominance du monde à la reine Victoria et fait de Londinium et surtout du palais de Buckingham , un enjeu de pouvoir majeur. 

Ce monde uchronique est donc façonné par ces pierres, habitées par des êtres éthérés que l'on appelle sources et qui s'éveillent au contact de certains humains, pouvant également leur servir d'hôtes. Or, ces sources ont offert leurs dons aux hommes à la condition qu'un Gardien soit nommé dans chaque pays pour y garantir la sécurité et la paix. A ce titre, le Gardien exerce donc une bien plus grande influence que les monarques sur leur territoire et même au-delà. Ces pouvoirs conférés par les sources relèvent de la maîtrise de la nécromancie et du contrôle des éléments, et se transmettent de manière héréditaire à travers les descendants des familles régnantes des différents pays. Ils nécessitent un apprentissage qui est dispensé au palais de la reine Victoria afin qu'elle est un parfait contrôle sur la totalité des territoires appartenant aux Terres Occidentales. La magie imprègne donc les pages de ce livre et l'inscrit de fait dans la littérature fantasy, d'autant que l'on y suit Isobel Galloway dans son rattrapage de cours ésotériques afin d'obtenir son examen de Passage. 

08/08/2022

Pierre Grimbert, Le Sang des Parangons, éditions Mnémos

Pierre Grimbert, Le Sang des Parangons, éditions Mnémos

Célèbre depuis son cycle de Ji, Pierre Grimbert s'est très vite imposé comme un auteur de référence pour la fantasy francophone. Il écrit autant pour la jeunesse que pour un public adulte et a enchaîné de nombreuses séries depuis ses premier succès comme Gonelore, 21 lames ou Dragonia

Il signe aujourd'hui un nouveau titre plutôt orienté dark fantasy aux éditions Mnémos qui fait d'ailleurs partie de la rentrée de la fantasy

Lu dans le cadre d'un partenariat avec les éditions Mnémos, je remercie Estelle Hamelin pour l'envoi de ce service de presse. 

Le monde des hommes s'effondre, la terre se meurt. Ils sont savants, chevaliers, mercenaires ou monarques, tous ont été désignés comme les champions par leurs pairs pour mener à bien la quête de la dernière chance. Il s'agira pour eux de se rendre au sein de la montagne sacrée afin d'aller trouver les dieux en leur palais souterrain et de les prier de les sauver en empêchant le monde de se disloquer. Fous, désespérés ou superstitieux, ils sont beaucoup à tenter l'aventure mais combien arriveront-ils au bout et surtout combien ressortiront-ils vivants ? 

Le Sang des Parangons nous plonge dans une fantasy très sombre qui donne le ton dès les premières pages du roman de par l'univers et l'aventure décrits. En effet, on retrouve l'ensemble des acteurs de la quête au pied de cette montagne où des centaines et des centaines de corps s'amoncellent comme vomis par ce mont sacré. Or, ce décor mortifère qui sert de cadre unique de l'action ne peut augurer qu'une entreprise funeste quant à la suite des événements au sein même du repaire des dieux. 

Qui dit exploration souterraine, dit obscurité, passages étroits, parcours labyrinthique infini ou encore hostilité des lieux si déjà occupés, soit autant d’éléments dont Pierre Grimbert se sert pour nourrir l'ambiance angoissante de son roman. D'autant qu'il a même donné à sa montagne une caractéristique fantastique qui donne l'impression aux aventuriers et aux lecteurs qu'un cœur pulse à travers ses parois. Elle exhale une certaine malfaisance qui pèse sur chacun des protagonistes de cette histoire exerçant même des changements sur eux. Plus qu'un simple lieu, cette montagne sacrée dégage une puissante aura à la fois oppressante et fascinante qui en fait une présence omniprésente pour tous ceux qui l'approchent. Ainsi, l'univers décrit touche à l'horrifique interagissant autant avec les peurs les plus profondes qu'avec les plus bas instincts. 

Dans Le Sang des Parangons, Pierre Grimbert a fait le choix de chapitres courts où quelques-uns de ses nombreux protagonistes y prennent la parole chacun à leur tour pour nous conter un bout de cette aventure. Ainsi, grâce à ces multiples points de vue exprimés, on apprécie au mieux l'intégralité des enjeux motivant cette quête insensée. Néanmoins, il est difficile de s'appesantir sur un destin en particulier car les personnages sont trop nombreux et certains sont même très fugaces dans l'intrigue pour même espérer retenir leur nom. 

03/08/2022

Hannu Rajaniemi, Summerland, collection Perles d’Épice, éditions ActuSF

Hannu Rajaniemi, Summerland, éditions ActuSF

Auteur finlandais de science-fiction et de fantasy, Hannu Rajaniemi s'est d'abord illustré avec sa série d'hard science-fiction, Jean le Flambeur, avant de nous proposer, en 2018, un roman indépendant titré Summerland et que les éditions ActuSF ont décidé de publier cet été. 

Lu dans le cadre d'un partenariat avec les éditions ActuSF, je remercie Jérôme Vincent pour l'envoi de ce nouveau service de presse. 

Summerland accueille les âmes des défunts, si et seulement si, ceux-ci ont obtenu un Ticket avant leur mort. La mort n'est donc plus une fin en soi mais est devenue un enjeu de rivalités pour les puissances de ce monde. Et ce n'est pas l'agente gouvernementale Rachel White qui dira le contraire, elle, qui vient de découvrir l'existence d'une taupe soviétique au sein même de Summerland, et que, sous prétexte que celle-ci dispose d'appuis hauts placés, se voit mise sur la touche. Pour autant, acceptera-t-elle cette situation ou au contraire risquera-t-elle sa carrière pour aller au bout de ses convictions ?

Summerland est une uchronie de science-fiction, imprégnée par l'ambiance du roman d'espionnage. 

Influencé par sa propre expérience universitaire en physique mathématiques, Hannu Rajaniemi a mis dans son livre la science et la technologie au service de l'au-delà afin de rendre possible une interaction entre les vivants et les morts. Aussi, des outils techniques interagissant avec l'éther sont mis à disposition des vivants pour communiquer avec les âmes peuplant Summerland ou à contrario, permettre à certains défunts de revenir parmi les vivants en empruntant notamment le corps d'un médium. Sans en dévoiler toutes les subtilités, il est bon de noter qu'Hannu Rajaniemi se fait l'inventeur de toute une technologie complexe qui vient habilement donner du crédit à son uchronie. 

D'ailleurs, celle-ci repose sur un postulat de la Première Guerre mondiale sensiblement différent avec l'usage d'un armement encore plus redoutable et une finalité autre où les empires britannique et soviétique semblent les seuls grands vainqueurs de ce conflit. Sans surprise, il en découle donc une géopolitique dissemblable avec deux acteurs qui s'engagent sur une autre voie politique : la conquête de l'immortalité. 

Or, ce questionnement autour de la vie après la mort fait à la fois écho au spiritisme qui a imprégné la société d'après-guerre qu'au transhumanisme qui s'invite dans la débat moderne, reflétant l'éternelle peur de mourir des humains. 

D'autre part, cette tension qui habite ces deux empires rivaux est intéressante du fait qu'elle permet d'introduire la notion d'espionnage, soit une réalité historique et politique, fort à propos ici car elle vient entourer l'intrigue d'une aura de mystère tout en impulsant du rythme à notre lecture. Outre, l'ingéniosité du cadre uchronique imaginé, la force de ce texte réside beaucoup dans l'investigation menée par cette agente secret au sein même du pouvoir et des agences gouvernementales.