L'influence du "gaming" à la littérature

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11/04/2021

J.J. Amaworo Wilson, Les Dévastés, éditions Hélios

J.J. Amaworo Wilson, Les Dévastés, éditions Hélios

Avec Les Dévastés, J.J. Amaworo Wilson signe un premier roman, à la croisée des imaginaires, aussi puissant qu'original. 

Lu dans le cadre d'un partenariat avec Les Moutons électriques, je les remercie pour l'envoi de ce service de presse. 

Dans Les Dévastés, on plonge dans le quotidien de Nacho Morales et des six cents âmes qu'il entraîne dans son sillage. Érudit au corps atrophié, Nacho a l'idée d'investir une tour de 60 étages, depuis longtemps abandonnée. Dans ce squat gigantesque, des familles errantes vont trouver refuge. Contre vents et marées, le lieu va reprendre vie. Mais très vite, ceux que l'on appelle "les Dévastés" devront braver les éléments, des politiciens mafieux, une armée corrompue et bien d'autres dangers encore. Mais tous ont confiance car l'exceptionnel Nacho les protège. Quant au principal intéressé, il est plutôt dans le doute permanent car qui peut vraiment prédire l'avenir ? 

Inspiré par un fait réel, le squat vertical de Caracas au Vénézuela, J.J. Amaworo Wilson a laissé son imagination vagabonder autour d'une vie réinventée dans ce lieu emprunté. Sous la férule d'un homme, prophète ou faiseur, une société est recréé. Nacho est un être singulier, un utopiste qui souhaite donner une visibilité aux oubliés. C'est pourquoi, il voit dans la Tour des Torres, l'occasion pour ces centaines de vagabonds de ré-appartenir à une communauté, en quittant la rue afin de retrouver une humanité.  

Au fil des chapitres, on découvre en Nacho, un être complexe et torturé. Profondément humaniste, il se sent investi d'une mission. Il est mystifié, on lui prête même la réalisation de miracles. Polyglotte et instruit, il n'aurait aucun mal à s'intégrer dans les hautes sphères de la société. Pourtant, il n'en fait rien, préférant tendre la main, partager son savoir et aider son prochain. Héros incroyable qui, au fil de ses rencontres, met en lumière une multitude d'autres destins. En effet, autour de lui s'agitent de nombreuses vies qu'il nous partage sous la forme d'un kaléidoscope d'histoires qui viennent enrichir ce récit étonnant et polyphonique. 

Les Dévastés se déroule dans la mégalopole fictive de Favelada qui a beaucoup de similitudes avec certaines villes d'Amérique du Sud. Ici aussi les cartels font la loi et les minorités pauvres sont abandonnées à leur sort. J.J. Amaworo Wilson met en exergue une société impitoyable et cruelle vis à vis de ceux qui ne comptent pas aux yeux des dirigeants. 

Mais derrière ce squat se cachent aussi l'espoir, la solidarité, l'amitié et l'amour portés par ces hommes et ces femmes qui se retrouvent pour refaire société. 

On ressort finalement complètement chamboulé de cette lecture qui nous remue profondément. 

En outre, pour ajouter à la fascination qu'exerce déjà ce récit, l'auteur l'a également agrémenté d'une dimension ésotérique. En effet, Nacho est parfois témoin de phénomènes étranges, teintés de notes fantastiques. Il faut dire que le sort semble souvent s'acharner sur cette communauté cosmopolite. Or, comment ne pas voir une intervention divine dans cette pluie torrentielle et infinie ainsi que dans cette invasion de libellules qui se sont, tour à tour, abattues sur eux. Et que dire de cette meute de loups subitement venue les sauver du destin funeste que leur réservaient des soldats corrompus. 

Dans Les Dévastés, l'auteur nous entraîne dans une quête héroïque où finalement le merveilleux n'est jamais loin. 

Connoté tantôt fantasy, tantôt post-apocalyptique, Les Dévastés est un roman engagé, social et sociétal très âpre dans lequel l'auteur s'attaque à des thématiques fortes telles le mépris de classes, l'injustice ou encore la corruption.

Sous cette plume, on est transportés par cette histoire qui ne laisse pas indifférent. Finalement, avec J.J. Amaworo Wilson, l'imaginaire explore d'autres chemins. C'est clairement une claque littéraire !

Fantasy à la Carte

Informations

J.J. Amaworo Wilson
Les Dévastés
978-2-36183-694-8
368 pages
Editions Hélios

09/04/2021

Jean-Claude Dunyach, L'Empire du Troll, éditions L'Atalante

Jean-Claude Dunyach, L'Empire du Troll, éditions L'Atalante

Au cœur de l'œuvre foisonnante de Jean-Claude Dunyach, j'avais, depuis longtemps, envie de commencer sa série, Troll. Aujourd'hui, c'est chose faite grâce à Emma et aux éditions L'Atalante. Je les remercie, d'ailleurs, pour ce nouveau partenariat. 

Comme Jean-Claude Dunyach a écrit chaque roman de manière indépendante, commencer par le troisième volet ne m'a donc posée aucun problème de compréhension. 

Dans L'Empire du Troll, le Troll connaît quelques revers. Tout commence lorsqu'il découvre que sa chère et tendre trollesse a eu les yeux plus gros que le ventre en empruntant beaucoup d'argent pour agrandir son salon de coiffure. Ne pouvant plus payer ses mensualités, elle est maintenant menacée d'expulsion. Quant aux nains de la mine, ils ont cessé subitement de creuser et jouent à cache-cache avec le Troll quand celui-ci souhaite en connaître la raison. Il lui faut de l'or et vite ! Et pour ça, il a un plan. Or, je vous l'accorde, ce n'est pas sans risque mais aux grands maux, les grands remèdes. C'est comme cela qu'on le retrouve en train de monter une expédition pour aller cambrioler l'antre d'un dragon. Cela pourrait fonctionner à condition que les avocats ne s'en mêlent pas !

Quand Jean-Claude Dunyach écrit de la fantasy, il aime bien jouer avec les archétypes du genre. Dans ses récits, on croise trolls, gobelins, dragons et faes. Le merveilleux répond présent mais il est détourné de sa posture habituelle. Ainsi, le Troll est ici un contremaître, chargé de superviser l'extraction des filons de métaux et de pierres précieuses par les nains. Sa compagne, elle, tient un salon de coiffure tout en se rêvant tatoueuse et esthéticienne dans la foulée. Le chevalier Cédric est toujours en apprentissage et doit même rendre son rapport pour finaliser son stage. Le dragon peut autant veiller sur son trésor qu'alimenter le feu de la forge de la mine pour fondre le minerai. Quant aux nains, on les retrouve souvent à travailler dans la mine mais parfois l'un d'eux se réoriente pour devenir un impitoyable directeur d'une société de crédit. 

En lisant la prose de Jean-Claude Dunyach, on comprend très vite qu'il s'amuse à tordre les stéréotypes pour mettre les créatures fantastiques dans des situations inattendues et finalement très humanisées. Il faut bien reconnaître que les héros de cet auteur sont tous très attachants et même si certains proviennent directement du bestiaire merveilleux, ils n'en demeurent pas moins très humains. En effet, sous ses dehors de créature bourrue, le Troll a finalement le cœur sur la main, ce qui le pousse à aider les autres même si ses choix ne sont pas toujours judicieux. Quant à sa moitié, elle se montre d'une grande perspicacité pour percer à jour les gens, moins pour évaluer une situation et modérer ses ambitions. Quant à Cédric, c'est un piètre chevalier mais il est tellement humain du point de vue de sa gaucherie. Dans ce nouveau roman, on retrouve une belle brochette de héros hauts-en-couleurs qui égaillent avec une certaine insouciance cette aventure

De même que Jean-Claude Dunyach apprécie aussi de revisiter certains motifs du genre comme la quête d'un trésor gardé par un dragon. Ainsi, dans L'Empire du Troll, l'auteur nous colle aux basque d'une drôle d'équipée, bien décidée à s'improviser cambrioleurs. Et comme on peut s'y attendre, rien ne va se passer comme prévu, pas même l'emplacement exact du fameux trésor. 

J'avoue que le style de ce cycle est très rafraîchissant. L'auteur n'est pas avare en situations cocasses surtout quand il s'agit de malmener quelque peu ses personnages. On se retrouve au cœur d'une aventure rocambolesque, bourrée d'humour, mais qui n'est pas exempt de sens. 

En effet, L'Empire du Troll est une satire loufoque du capitalisme. Jean-Claude Dunyach profite de son récit pour s'interroger et nous interpeller sur les dérives de notre modèle économique. Il soulève le problème des crédits à la consommation galopants, de la dévaluation de la monnaie ou encore des crises financières qui n'ont finalement de conséquences que sur les classes sociales les plus pauvres. 

Par le biais d'un humour mordant et d'un merveilleux omniprésent, Jean-Claude Dunyach tient un propos très intelligent et fait une analyse fine de notre société. 

Avec L'Empire du Troll, j'ai eu la confirmation de ce que je pressentais déjà sur ce cycle. C'est pourquoi, le rendez-vous est pris et je vous retrouve bientôt pour partager mes avis sur les deux précédents volets. A très vite !

Fantasy à la Carte

D'autres avis sur la blogosphère : Ombre Bones et Post Tenebras-Lire

Informations

Jean-Claude Dunyach
L'Empire du Troll
9791036000669
224 pages
Editions L'Atalante

06/04/2021

Samantha Bailly, Oraisons, Intégrale, Le Livre de Poche Imaginaire

Samantha Bailly, Oraisons, éditions Le Livre de Poche Imaginaire

Autrice de romans de fantasy et de romans contemporains, scénariste de mangas et de films, Samantha Bailly navigue avec virtuosité entre les genres. 

Son premier roman, La Langue du Silence, publié en 2009 aux éditions Mille Saisons, puis réédité sous le titre d'Oraisons chez Bragelonne, rafle déjà deux distinctions en 2011 : le prix des Imaginales des lycéens et le prix jeunesse Marais Page. Reconnaissance immédiate pour cette plume qui fait une entrée remarquée dans les littératures de l'Imaginaire. 

En février, Oraisons a été réédité au format poche aux éditions Le Livre de Poche Imaginaire. L'ayant reçu en service de presse, je suis enchantée de découvrir cette plume avec son tout premier texte, et je remercie William et les éditions Le Livre de Poche d'avoir accepté ce nouveau partenariat. 

La Langue du Silence

En Hélderion vit la puissante famille d'oraisonniers, les Manérian. Lorsque la fille cadette est assassinée, la famille est plongée dans la tourmente. Profondément traumatisée, Aileen ne pense qu'à venger la mort de sa sœur en faisant payer les coupables. Quant à l'aînée des Manérian, Noony, elle prend la fuite lorsque son père lui demande de rejoindre le champ de bataille. En effet, une guerre avec le royaume voisin se prépare et Noony est bien déterminée à l'en empêcher. Entre intrigues et jeux de pouvoir, les deux héroïnes de Samantha Bailly devront virevolter avec adresse si elles espèrent atteindre les buts qu'elles se sont fixées.

La Chute des Etoiles 

En démasquant le commanditaire du meurtre de sa sœur, Aileen découvre qu'Hélderion est complètement corrompu. Au vu de ces terribles révélations, elle accepte de rejoindre les rangs des rebelles du royaume de Thyrane afin de les aider à reconquérir leur liberté. En traversant les Terres Impies, Noony, elle, prend conscience de la vaste supercherie qu'est l'Astrascisme. Remontée face à tous ces mensonges dont les Hélderionnois sont les victimes, elle compte bien rétablir la vérité. Déterminées, les deux sœurs seront-elles à même de faire la différence dans ce jeu de dupes ? 

Oraisons est un récit de fantasy très sombre. Déjà, il s'ouvre sur l'assassinat d'une enfant de 13 ans. Ainsi, Samantha Bailly donne d'emblée le ton de son texte. En outre, l'autrice nous attache aux pas d'une famille dont les revenus sont tirés de la mort. En effet, le chef de la famille Manérian, Gide est le responsable de la corporation des marchands d'étoiles. Celle-ci se charge des oraisons du royaume, c'est à dire qu'elle permet aux âmes des défunts, lors d'une cérémonie, de se réincarner sur leurs astres de naissance. Une mission importante qui vaut à cette famille une proximité avec la grande corporation qui règne sur Hélderion. 

Samantha Bailly a construit un univers très détaillé qui prend cadre à travers trois royaumes. Pour chacun d'entre eux, elle a imaginé une Histoire propre. L'action se partage donc entre Hélderion, Thyrane et Rouge-Terre. Après plusieurs siècles de bonne entente, le royaume d'Hélderion a souhaité convertir le peuple de Thyrane à l'Astrascisme. Mais l'opposition fut si virulente qu'elle déboucha sur une guerre. Après avoir exécuté le plus gros des opposants, Hélderion a réussi à s'imposer sur les terres voisines. Mais les quelques rebelles survivants se sont réfugiés ici ou là en Thyrane et forment des clans qui continuent de semer la discorde dans l'espoir de reconquérir prochainement leur liberté. Quant au royaume de Rouge-Terre, surnommé "Les Terres Impies", il a été découvert fortuitement par un navigateur perdu lors d'une tempête. Bien que l'actuel Astracan, Soleil III ait signé un pacte de paix avec Rouge-Terre, il semblerait qu'au moment où Oraisons débute, la paix ne soit plus d'actualité puisqu'Hélderion s'apprête à envahir ce royaume. Sous le couvert de convertir les peuples à un culte unique, l'Astracan, qui centralise déjà tous les pouvoirs en Hélderion, espère étendre son hégémonie partout. Derrière chacun de ses actes se cachent des visées peu louables qui nécessitent moult manipulations pour arriver à ses fins. 

Dans Oraisons, les personnages intriguent énormément. Chacun y va de ses mensonges et de ses trahisons pour servir ses propres intérêts. Manipulations, secrets et complots émaillent donc ce récit. L'autrice distille un suspense tout au long de son récit qui nous tient captifs de la prochaine révélation à venir. Bien que cette duologie fasse un peu plus de mille pages, on ne voit pourtant pas le temps passer tant on est complètement happé par cette histoire. Ce livre est un véritable page-turner dans lequel on s'attache totalement aux personnages et notamment aux deux narratrices : les deux filles survivantes de la famille Manérian. Que ce soit la douce Noony qui, au fil de ses rencontres, va devoir remettre en cause tout ce en quoi elle croyait et particulièrement sa fonction d'oraisonnière. A travers elle, on part à la rencontre d'autres peuples ayant une spiritualité différente et on prend la mesure de ce qui se cache derrière l'Astrascisme. Quant à Aileen, elle est propulsée au cœur du pouvoir et veut se servir de sa position pour faire tomber les masques de ceux qui détiennent l'autorité. Au fur et à mesure de l'aventure, on voit ces deux héroïnes mûrir au fil des drames qui jalonnent leurs vies. Elles prennent des coups mais apprennent à les rendre. Il faut dire qu'elles évoluent dans un univers impitoyable vis à vis des femmes qui sont souvent déconsidérées et mal traitées. Pourtant au fur et à mesure du temps, toutes deux prennent de l'assurance et deviennent deux femmes fortes. Figures de la liberté, elles incarnent l'espoir d'un monde plus juste et plus tolérant. Elles contribuent à rendre ce texte passionnant car suivre leurs pérégrinations devient très vite addictif. 

Avec Oraisons, Samantha Bailly a réussi à imposer, avec une grande fluidité, un univers original et complexe. Elle allie de main de maître aventures, idylles, luttes de pouvoir et émancipations féminines. Clairement si vous n'avez pas encore lu ce cycle, profitez de sa réédition en poche pour le faire car c'est vraiment un incontournable du genre qu'il faut avoir lu.

Fantasy à la Carte

Samantha Bailly
Oraisons
Intégrale
978-2-253-26199-5
1104 pages
Editions Le Livre de Poche Imaginaire

01/04/2021

Silène Edgar & Paul Beorn, 14-14, éditions Catselmore

Silène Edgar & Paul Beorn, 14-14, éditions Castelmore

Pour fêter la sortie très attendue de la suite de Calame, les blogueuses de Book en Stock ont décidé de redonner la parole à son auteur, Paul Beorn, à l'occasion d'un nouveau "Mois de". Je les remercie de m'avoir invitée à venir participer à l'événement.

Mais je ne vais pas vous parler ici de ce second tome car je ne l'ai pas encore lu. En revanche, je me suis intéressée à l'un de ses livres, destiné à la jeunesse. Il s'agit de 14-14 qu'il a co-écrit avec Silène Edgar. Je remercie les éditions Castelmore pour l'envoi de ce service de presse. 

Dans ce roman épistolaire, on découvre la vie de deux jeunes garçons, à travers les lettres qu'ils s'échangent. Ils se pensent cousins mais en réalité un centenaire les sépare. En effet, Adrien vit en 2014 et comme beaucoup d'adolescents, il connait ses premiers émois même s'il ne sait pas comment avouer ses sentiments à sa meilleure amie, Marion. Quant à Hadrien, en cette année 1914, il est complètement obnubilé par l’obtention de son certificat d'études car c'est le précieux sésame qui lui permettrait d'accéder au petit lycée. Enfin si son père le lui permet et pour le moment ce n'est pas dit qu'il accepte de voir son fils unique suivre une autre voie que celle de reprendre la ferme familiale. Mais ce qu'il ignore, c'est qu'un grand danger le guette, alors pas sûr qu'il puisse réaliser ses rêves, à moins qu'Adrien l'y aide ? 

Deux époques, deux destins, une histoire. 

14-14 nous immerge à tour de rôle dans deux époques distinctes avec beaucoup de crédibilité. Les auteurs ont parfaitement respectés les mentalités et les niveaux de langage que l'on s'attend à trouver en 1914 et en 2014. 

A travers ces échanges épistoliers, on prend conscience des profondes transformations sociétales que la France a connu en cent ans. 

Les auteurs confrontent ici deux mondes où la manière d'écrire et de s'exprimer, au regard du contenu de ces lettres dans leur forme, a bien évolué. Cependant, les préoccupations adolescentes demeurent identiques, à savoir la réussite scolaire, l'amitié et l'amour. 

Paul Beorn et Silène Edgar nous attachent à deux jeunes héros très touchants dans leur histoire personnelle. En effet, ils sont tous les deux pris dans la tourmente de leurs sentiments et de leurs espoirs. Au fil de leurs correspondances, ils s'attachent même l'un à l'autre car chacun voit dans l'autre, le confident dont il a besoin à ce moment de sa vie. Ainsi, ils se conseillent et se soutiennent. Les suivre est un vrai plaisir. 

Les enjeux sont multiples d'autant que l'ombre de la guerre plane sur Hadrien. Dès lors qu'Adrien comprend qu'ils ne vivent pas dans la même époque, il n'aura de cesse de tout mettre en oeuvre pour sauver Hadrien du funeste destin qui l'attend.

C'est toute l'originalité de ce texte qui réunit deux garçons qui n'auraient jamais dû se connaître. A travers cette fantastique boîte aux lettres, apparue comme par enchantement en face du domicile d'Adrien, ils peuvent se parler. La magie opère immédiatement et on adhère pleinement au concept. Bien qu'écrit à quatre mains, la lecture se fait sans heurt, l'histoire est d'une grande fluidité et on demeure totalement sous le charme de ces deux plumes qui se mêlent harmonieusement. Captivés par ces destins ballottés par la vie, 14-14 nous happe jusque dans les dernières lignes. 

Authentique et poignant, 14-14 est une belle entrée dans l'étude de cette période sanglante de l'Histoire. 

Changement de registre réussi pour Paul Beorn qui a délaissé un temps l'écriture d'une fantasy adulte pour s'adresser à un public plus jeune. 

Déjà récompensé pour son premier roman, c'est un vrai plaisir que de renouer avec cette plume incontournable de l'Imaginaire français, ainsi que de découvrir celle, non moins extraordinaire, de Silène Edgar. 

Fantasy à la Carte

A lire sur le blog mes avis sur Calame (tome 1) et Le Septième Guerrier-Mage

Informations

Silène Edgar & Paul Beorn
14-14
9782362311192
320 pages
Editions Castelmore

30/03/2021

Jean Krug, Le Chant des Glaces, éditions Critic

Jean Krug, Le Chant des Glaces, éditions Critic

En avril, les éditions Critic donnent la parole à une nouvelle voix de l'Imaginaire. Celle de Jean Krug qui signe avec Le Chant des Glaces, un premier roman de science-fiction captivant. 

Dans Le Chant des Glaces, l'auteur nous emmène à Delas, une planète glaciaire où des milliers de prisonniers extraient quotidiennement les ressources alimentant en eau le reste de la galaxie. Seulement l'eau n'est pas le seul enjeu de cette planète car au cœur des glaciers, naît le cryel, une fabuleuse source d'énergie. Seuls les plus agiles des détenus sont capables de le repérer. On les appelle les chanteurs. Justement Bliss et Ferley sont de vrais virtuoses mais ce sont aussi les insurgés les plus acharnés de Delas. Deux vraies épines dans le pied du gouverneur de cette planète qui voit un double intérêt d'envoyer ces deux lascars au casse-pipe, à savoir dénicher un cryel parfait au cœur du plus gros glacier. Accompagnés d'un ancien pilote déchu et d'une scientifique exilée, les deux chanteurs réussiront-ils à trouver ce cryel parfait, objet de toutes les convoitises ? L'enjeu est énorme et la trahison pas loin, alors pourront-ils réellement triompher dans cette quête utopique insensée ? 

Dans Le Chant des Glaces, l'action se déroule à des années lumières de la Terre. Perdue dans la galaxie, Jean Krug a posé ses valises sur une planète qui sert de bagne à des milliers de détenus. Dans l'univers imaginé par l'auteur, les hommes ont gagné leur pari d'aller coloniser d'autres planètes grâce à des vaisseaux spatiaux à la technologie avancée. L'intelligence artificielle étant passée par là, ces puissants véhicules sont capables de distordre l'espace pour se déplacer avec rapidité dans la galaxie.

Jean Krug a fait de Delas, une planète glaciaire car la glace n'a aucun secret pour lui. Il ne compte plus ses nombreuses expéditions en Antarctique, en Alaska ou au Groenland. Il a donc mis sa parfaite connaissance des glaciers au service de sa plume afin de donner une totale crédibilité aux explorations de ces montagnes de glace menées par les fameux "chanteurs". 

A l'image de ses héros qui se servent de leurs piochons avec une belle dextérité, l'auteur fait de même avec sa plume pour nous entraîner dans un staccato très rythmé. 

Le Chant des Glace repose sur une poignée de personnages aux fortes personnalités. Parmi eux, il y a Bliss, une femme écorchée par la vie, frondeuse et grande gueule. Elle ne se laisse dictée sa conduite par personne. Autant se dire qu'elle représente à elle seule, un personnage coup de poing. A ses côtés se trouve Ferley, un homme plus pondéré. Il fait souvent le tampon et incarne le lien qui unit l'équipe envoyée explorer le glacier de Goliath. C'est un protagoniste pivot sur lequel repose la réussite de cette mission. Enfin, il y a Jennah, la scientifique de la bande. Glaciologue émérite, à force de recherches, elle est devenue experte du cryel. Idéaliste, elle y voit une énergie qui servira toute l'humanité. Seulement, elle va vite se retrouver en but aux gouvernements en place qui ne voient, eux, que leurs propres intérêts. 

A travers ses personnages, Jean Krug insuffle à son récit un vent de rébellion et une lutte acharnée pour la liberté. 

"L'indignation, c'est le premier acte de résistance et le dernier acte qui te distingue de l'asservissement total. Réveille-toi, réveille-toi, réveille-toi !"

Derrière cette fiction, l'auteur met en lumière les accords secrets que peuvent nouer des gouvernants au pouvoir afin de servir leurs intérêts personnels, au détriment de ceux de la collectivité. Ainsi va le monde, aussi bien sur Terre que sur n'importe où dans la galaxie. Il y aura toujours des esprits rusés qui chercheront à s'enrichir sur le dos du plus grand nombre.

Le Chant des Glaces est un roman engagé sur bien des points, et notamment au niveau écologique. En effet, Jean Krug profite de sa parfaite connaissance du terrain pour nous rappeler les terribles conséquences de la fonte des glaciers. 

Pour un premier roman, Jean Krug se fait l'auteur d'une intrigue bien construite, doublée d'un suspense haletant. 

Sans être une grande amatrice des univers de science-fiction, j'avoue mettre laisser porter par cette histoire ambitieuse. 

Nouveau venu dans le monde de l'Imaginaire, Jean Krug est un auteur dont il faudra assurément suivre l'actualité. 

Fantasy à la Carte

Informations

Jean Krug
Le Chant des Glaces
9782375791882
384 pages
Editions Critic

26/03/2021

Jean-Laurent Del Socorro, Les derniers jours de Boutae, tome 4, Les Chevaliers de la Raclette, éditions La Marmotte

Jean-Laurent Del Socorro, Les derniers jours de Boutae, tome 4, 
Les Chevaliers de la Raclette, éditions La Marmotte

Les Chevaliers de la Raclette sont de retour en librairies. Pour ce quatrième opus, c'est Jean-Laurent Del Socorro qui est aux commandes. 

Lu dans le cadre d'un partenariat avec les éditions ActuSF, je remercie Jérôme Vincent pour l'envoi de ce service de presse.

Dans Les derniers jours de Boutae, la bande rencontre la cousine de Mourad, fraîchement débarquée de Saint-Etienne pour vivre avec sa mère à Annecy, maintenant que ses parents ont divorcé. En dépit de cette présence inopinée, ils ne pensent qu'à leur prochain voyage. Or, justement une soirée "raclette" se profile à l'horizon, ils imaginent déjà un plan pour fausser compagnie à la nouvelle et s'éclipser discrètement. Mais c'est mal connaître la débrouillarde Stéphanie qui a très vite compris que quelque chose se tramait. Elle les prend sur le fait et assure vouloir en être. C'est donc en compagnie de Mourad et de Giulia qu'elle traverse, à son tour, le portail spatio-temporel pour se retrouver à Boutae, autrement dit à Annecy. Alors que Boutae s'apprête à subir un déferlement d'Alamans, nos trois jeunes gens espèrent mettre en fuite un maximum d'habitants et les mettre, ainsi, à l'abri. C'est encore une mission périlleuse pour nos aventuriers mais ils savent que plus d'un compte sur eux.

Passionné d'Histoire, l'auteur de Boudicca nous immerge, à nouveau, au temps des Celtes. Comme ce cycle des Chevaliers de la Raclette met en exergue les grands épisodes historiques qui ont marqué la Savoie, c'est tout naturellement que Jean-Laurent Del Socorro nous emmène à Boutae. En effet, quand on remonte dans le temps, on découvre qu'à l'emplacement d'Annecy, il y a eu un vicus, autrement dit une agglomération comprenant un grand et un petit forum, une basilique, des temples, des thermes ainsi que des bâtiments servant à entreposer les marchandises. Boutae disposait également d'une position stratégique qui lui permettait de commercer avec le reste de la Gaule, mais aussi avec l'Italie, l'Espagne et La Mauritanie. Au IIIe siècle, la Gaule romaine subit de nombreuses invasions des peuples barbares. Boutae est même rasée une première fois et sa population est en partie massacrée. Mais c'est au Ve siècle que le vicus est définitivement détruit suite à de nouvelles invasions. C'est dans ce contexte terrible que l'auteur a décidé d'embarquer ses jeunes héros. Période tragique et hostile mais aussi très riche du point de vue de l'Histoire car pour les jeunes lecteurs, il y a matière à étudier. Plus que d'écrire une aventure rocambolesque, Jean-Laurent Del Socorro et Nadia Coste signent des livres à visée didactique. Ils apparaissent clairement comme des supports idéaux pour approfondir les diverses périodes servant de cadre aux multiples récits. 

J'avoue que Jean-Laurent Del Socorro est si à l'aise à relater le passé qu'il rend l'Histoire passionnante. La magie opère pleinement et cette série des Chevaliers de la Raclette devient l'outil parfait pour aborder  en douceur une matière plutôt dénigrée par les élèves car souvent considérée comme étant très rébarbative. Personnellement, j'aurais adoré lire ce genre de livres en classe, alors je recommande aux parents de les proposer à leurs enfants.   

Dans Les derniers jours de Boutae, non seulement on en apprend plus sur les origines gallo-romaines d'Annecy mais l'auteur évoque quelques éléments notables de la région de Saint-Etienne. En effet, il introduit un nouveau personnage, cela lui permet de faire le lien avec les activités minières et particulièrement les fameux terrils. Il ouvre ainsi la porte à d'autres pistes à explorer pour les jeunes lecteurs. 

Plus que d'écrire des romans d'aventure riches en rebondissements, les auteurs agrémentent également leurs textes de valeurs morales omniprésentes comme l'amitié, la générosité ou le courage. Cela enrichit considérablement cette saga.

Chaque histoire offre aux lecteurs un moment récréatif car il y a beaucoup d'humour et de fraîcheur entre ces lignes.

Pour ce nouveau volet, Jean-Laurent Del Socorro a bien travaillé sa copie. On sent les heures de recherche derrière qui donnent à cet univers toute sa crédibilité.

Un quatrième tome qui va encore donner matière à réfléchir à vos enfants. Souhaitons leur donc un bon voyage !

Fantasy à la Carte

A lire aussi sur le blog mes avis sur Le Château en flammes, La Montagne Brisée et Dans les pas de Mandrin

Informations

Jean-Laurent Del Socorro
Les derniers jours de Boutae
Tome 4 
Les Chevaliers de la Raclette
978-2-491708-06-1
176 pages
Editions La Marmotte

23/03/2021

Damien Snyers, Ex Dei, collection Les 3 Souhaits, éditions ActuSF

Damien Snyers, Ex Dei, éditions ActuSF

Après vous avoir parlé des pépites des éditions Mnémos et des éditions Les Moutons électriques qui ont respectivement mis en valeur, Vincent Tassy avec Diamants et Basile Cendre avec La Descente ou la Chute, je m'en viens vous partager mes impressions sur celle des éditions ActuSF

Or, cette année, ils ont redonné la parole à un auteur qui ne m'est pas inconnu, mieux encore car c'est une plume pour laquelle j'avais eu un vrai coup de cœur en lisant La Stratégie des As. J'ai donc été ravie de me plonger dans le nouveau roman de Damien Snyers qui partage, d'ailleurs, le même univers que son précédent livre. 

Avant de commencer, je tiens à remercier Jérôme Vincent et les éditions ActuSF pour l'envoi de ce service de presse.

Dans Ex Dei, on retrouve l'Elfe James. Fidèle à lui-même, il est toujours un monte-en-l'air, continuellement en quête d'adrénaline. Avec Mila pour unique associée, il continue à monter des coups, plus pour se prouver qu'il n'a pas perdu la main que par réelle nécessité financière. C'est comme cela qu'avec sa comparse, ils pensaient tranquillement dévaliser un aisé de la haute, mais qu'ils se sont finalement retrouvés pris en chasse par des assassins, déterminés à les éliminer. Quand on passe son temps à voler et à arnaquer les autres, comment savoir laquelle de ses victimes a décidé de se venger ? Emporté dans une succession d'aventures qui l'amènera à recroiser de vieilles connaissances, des amis chers ou encore des ennemis jurés, James pourra-t-il encore espérer garder la main sur cette partie qui le dépasse ?

Dans Ex Dei, on renoue avec certains des personnages de Damien Snyers, rencontrés dans le tome précédent. Ici, l'auteur alterne les points de vue narratifs en donnant tantôt la parole à James, tantôt à Marion. Tous deux vivent des aventures différentes mais on sent très vite que l'auteur va les réunir à un moment donné de l'intrigue. A travers ses protagonistes, Damien Snyers revisite des clichés en les remaniant largement. Ainsi, James incarne la figure du gentleman cambrioleur. Bluffeur de première, il est passé maître dans l'art d'arnaquer ou de voler son prochain, mais il le fait avec beaucoup de panache. Personnage haut en couleur, l'auteur lui a même ajouter ici un petit côté "Robin des Bois" puisqu'il ne vole plus pour survivre mais juste par plaisir, alors il redistribue, bien volontiers, son butin aux plus démunis. En outre, James a une autre particularité, il s'agit d'un Elfe, car dans l'univers de Damien Snyers, on croise aussi bien des humains que des Trolls ou des Elfes. Il met donc en scène une société très cosmopolite. Il y a également des immortels, à l'image de Marion qui appartiennent au Cercle, une société secrète dont les membres se désignent comme les Historiens. Beaucoup sont des Mages et possèdent de grands pouvoirs, leur permettant d'occuper de confortables positions sociales dans cette société très inégalitaire. Mais, finalement on sait très peu de choses sur eux. Concernant Marion, elle est télépathe. Qualité rare parmi ses pairs qui lui permet de sonder les personnes qu'elle croise. Libre et indépendante, avec elle, Damien Snyers nous brosse le portrait d'une femme forte que l'on apprécie de suivre. L'auteur nous propose donc une palette variée de personnages avec des personnalités bien trempées. Ils constituent un gros point fort de ce livre car ils sont clairement très attachants. 

D'autre part, Ex Dei est une oeuvre foisonnante autant du point de vue des multiples clins d’œil littéraires et cinématographiques que des problématiques que l'auteur soulève. On sent le plaisir qu'il a pris à nourrir son texte de ces éléments qui viennent établir une belle complicité avec ses lecteurs. 

Parmi ses questionnements, il aborde, d'ailleurs, des thématiques importantes comme la xénophobie, l'intolérance ou encore la servitude des minorités. 

De même que l'auteur emprunte ici au roman d'espionnage pour venir nourrir son intrigue, à travers l'infiltration de cette société secrète par un inconnu dont on ne sait rien. Les héros de Damien Snyers vont devoir s'unir pour tenter de percer son identité et de comprendre la raison de ses agissements. Dans ce second volet, le Cercle est en danger et les Historiens sont ébranlés dans leurs certitudes. A travers eux, on touche à quelque chose d'intéressant mais dont il nous manque encore quelques clés de compréhension. Pour moi, c'est la petite faiblesse de ce roman car l'auteur n'a pas levé le voile sur tous les mystères planant autour. De plus, j'ai connu un moment de flottement dans ma lecture, survenu au milieu du récit et il m'a, quand même, fallu avancer de quelques pages pour reprendre le fil. 

A mon sens, cet univers mériterait l'écriture d'un autre livre pour faire jour sur ces non-dits, sans parler de la fin qui m'a juste laissée sans voix. En effet, l'auteur conclut son livre sur une note inattendue mais quelque peu incompréhensible. Avec une telle conclusion, j'espère que cela cache en réalité l'appel à une suite. 

En somme, Ex Dei, c'est un bel univers steampunk qui mêle l'action et l'humour avec beaucoup de finesse. On espère juste y continuer notre exploration afin de balayer nos frustrations des dernières lignes.  A suivre !

Fantasy à la Carte

A lire sur le blog, mon avis sur La Stratégie des As du même auteur. 

Informations

Découvrez les avis de L'Ours Inculte, La Bibliothèque d'Aelinel et Au Pays des cave Trolls

Damien Snyers
Ex Dei
Collection Les 3 Souhaits
978-2-37686-342-7
432 pages
Editions ActuSF

20/03/2021

Victor Fleury, La Prêtresse Esclave, tome 1, La Croisade Éternelle, Le Livre de Poche Imaginaire

Victor Fleury, La Prêtresse Esclave, tome 1, 
La Croisade Éternelle, Le Livre de Poche Imaginaire

Après s'être fait remarquer par L'Empire électrique, une uchronie steampunk, Victor Fleury s'est lancé dans l'écriture d'une saga de fantasy, La Croisade Éternelle. Or, le premier volet, La Prêtresse Esclave vient d'être réédité en petit format chez Le Livre de Poche Imaginaire. Une bonne nouvelle qui donne l'occasion à de nouveaux lecteurs de se pencher sur cette très belle plume de l'Imaginaire. 

Je remercie Le Livre de Poche Imaginaire qui, à travers ce partenariat, m'a offert un très beau coup de cœur littéraire. 

Dans La Prêtresse Esclave, on fait la rencontre de Nisaba, une jeune femme liée à l'héritier de l'empire d'Ubuk. En effet, elle est une oblate, reliée magiquement à ce représentant du dieu Enlê. Esclave sacrée, son destin est irrémédiablement lié à cet homme qu'elle déteste. Mais pour le salut de son fils, elle n'a pas d'autre choix que de le suivre partout, y compris dans cette folle croisade qu'il a décidée d'aller mener aux confins de l'empire. Alors que les ennemis semblent surgir de partout, Nisaba sera-t-elle capable de déjouer toutes ces attaques et de garder la vie sauve ? 

Dans La Croisade Éternelle, Victor Fleury s'est largement inspiré de la Mésopotamie antique pour donner un cadre cohérent à son récit. Pour un amateur d'uchronie, rien d'étonnant à ce qu'il ait été puisé dans l'histoire d'une illustre civilisation. Un choix qui donne à sa fantasy une vraie touche d'originalité car personnellement, à part Car Je Suis Légion de Xavier Mauméjean, je ne connais aucun autre auteur du genre qui ait proposé un univers influencé par l'empire babylonien. Outre le patrimoine architectural, à l'image des fameux Ziggourats (temples en forme de pyramide à étages), Victor Fleury a également emprunté au modèle des cultes pratiqués. La religion est un élément prédominant dans son récit comme elle l'était dans la vie des Mésopotamiens. On parle ici de religion polythéiste très hiérarchisée où chaque divinité a un rôle et des responsabilités propres. Dans l'oeuvre de Victor Fleury, Enlê est le dieu principal de l'empire d'Ubuk. Partout des lieux de culte sont érigés en son nom et les membres de la royauté en sont les représentants. Mais il existe d'autres divinités comme Aloq, le Dieu Enseveli ou Anka, le Dieu des eaux nourrissantes. 

Au fil des pages, on prend conscience de la richesse et de la complexité de l'univers que l'auteur a construit ici. Il a finalement donné naissance à une société ordonnée et très crédible. 

En outre, Victor Fleury a nourri son récit de nombreuses conspirations visant à assassiner l'Infant Akurgal. Tout le long de ce premier roman, on a l'esprit focalisé sur ces dernières, afin de comprendre, en même temps que Nisaba, qui se cache derrière toutes ces tentatives d'assassinat. De même, que les secrets et les non-dits ne manquent pas que ce soit du côté de la famille régnante que de celui de Nisaba elle-même, ainsi que de tous les personnages qui ont pris part à cette quête. 

La force de ce cycle repose pour beaucoup sur sa communauté de personnages sacrément tourmentés. A commencer par Nisaba dont on découvre le passé par petits morceaux, glissés ici ou là par l'auteur, au gré des souvenirs de celle-ci. Sous une fausse identité, aveuglée par sa vengeance, elle est la première victime de ses machinations. Or, pour expier ce passé douloureux et fuir son présent, elle succombe régulièrement au charme des drogues dont elle aura beaucoup de mal à se sevrer. Akurgal est un homme de prime abord pompeux qui tyrannise volontiers son entourage. Pourtant sous le vernis, on découvre très vite un être maladroit et fragile. Rongé par son héritage trop encombrant, il n'est pas forcément le plus sombre des héros de Victor Fleury. Sans tous vous les passer en revue, je dirais tout de même un mot sur Yaggid, le dernier arrivé parmi les oblats d'Akurgal. Voilà un personnage solaire qui cache au fond de lui une part d'ombre insoupçonnée se révélant au fil du temps. Avec lui, l'auteur explore les méandres tortueux de l'âme humaine. 

Derrière La Croisade Éternelle, on trouve des héros aux personnalités fouillées qui entretiennent entre eux des relations parfois très conflictuelles. Or, toute à notre attention de leurs états d'âmes, on se laisse complètement surprendre par cette plume qui nous entraîne dans une succession de rebondissements que l'on ne voit pas venir. 

Avec La Princesse Esclave, Victor Fleury signe un roman de fantasy très accrocheur avec un final qui nous laisse juste pantois. 

Fantasy à la Carte

Autres avis sur la blogosphère : Le Culte d'Apophis, Merveilles Livresques.  

Informations

Victor Fleury
La Princesse Esclave
Tome 1
La Croisade Éternelle
978-2-253-24220-8
544 pages
Le Livre de Poche Imaginaire

17/03/2021

Cloé Mehdi, Cinquante-trois Présages, éditions du Seuil

Cloé Mehdi, Cinquante-trois Présages, éditions du Seuil

Cloé Mehdi est une jeune plume qui s'est déjà fait remarquer dans le monde littéraire. Son premier livre, Monstres en Cavale, publié en 2014, lui vaut le prix du premier roman du festival de cinéma de Beaune. Quant à Rien ne se perd, sorti en 2016, il reçoit pas moins de huit récompenses

Avec un tel palmarès de distinctions, on ne peut que s'intéresser à ses écrits. Or, justement les éditions du Seuil viennent d'éditer son troisième roman, intitulé Cinquante-trois Présages

Reçu en service de presse, il y a quelques semaines, il était temps que je vienne vous parler de ce roman noir. Je remercie, au passage, la maison d'édition pour ce nouveau partenariat. 

Dans Cinquante-trois Présages, Cloé Mehdi nous attache aux pas de Raylee Mirre, une jeune femme qui est également la Désignée de Dix-Neuf, l'une des divinités de la Multitude. Dans le monde où vit Raylee, Dieu s'est divisé en une multitude de divinités qui se sont liées à des humains afin qu'ils leur servent de canaux de communication avec les autres. Parfois haïe, parfois vénérée, Raylee a beaucoup de mal à gérer son statut et a trouvé sa place dans cette société. D'autant, qu'elle se sent surveillée par l'Observatoire des divinités. C'est ni plus ni moins qu'une brigade de police chargée d'avoir à l'œil les activités du Bureau des prières que les Désignés gèrent. Or, l'étau s'est resserré depuis que les enquêteurs ont constaté la disparition de nombreux criminels, repérés pour la dernière fois, aux abords du Bureau de Raylee. Que sont-ils devenus ? Quel est le vrai pouvoir des Désignés ? Qui sont réellement ces divinités ? 

Dans Cinquante-trois Présages, Cloé Mehdi nous immerge dans une dystopie pré-apocalyptique. L'action prend cadre dans une société proche de la nôtre avec pour seule différence dans celle imaginée par Cloé Mehdi, l'existence d'une multitude de dieux qui interfère dans la vie des humains. 

D'ailleurs, on distingue ici deux types de divinités, celles à l'image de Dix-Neuf qui est proche des humains et celles que l'on appelle les Dieux rouges qui sont nettement plus agressifs. Ici, Dix-Neuf qui se veut bienveillant, propose une seconde chance aux humains qui sont poursuivis, soit parce que ce sont des criminels en repentir, soit pour échapper à autre chose. Il leur offre un asile en les conduisant auprès de sa Désignée qui, elle, est chargée de les envoyer dans un lieu secret et sécurisé. Tout comme Raylee, on en sait pas beaucoup plus sur ce phénomène si ce n'est que ces pourchassés disparaissent pour réapparaître des années plus tard. Chaque divinité édicte ses propres lois et entretienne des rapports bien différents avec les hommes. Au fil des présages que Dix-Neuf lui envoie, Raylee prend conscience d'un danger se profilant à l'horizon sans pour autant en mesurer toute sa portée. Au cœur d'une machination orchestrée par les dieux, pourra-t-elle seulement contrecarrer leurs plans et empêcher la destruction des siens ? A travers la présence de ces dieux, l'autrice colore son texte de notes fantastiques car ils confèrent aux humains qu'ils ont choisis un certain nombre de pouvoirs. Mais alors que l'on constate en librairie un nouvel engouement pour le post-apocalypse, Cloé Mehdi a préféré plutôt écrire ici un roman se déroulant à l'aube d'une apocalypse. 

Par l'intermédiaire de l'imaginaire, elle explore des pistes de réflexions sur l'évolution de nos sociétés modernes où l'individualisme a remplacé le collectif. En nous emmenant au cœur d'un monde au bord de l'extinction, elle nous rappelle les fondamentaux qui comptent vraiment et que l'humain, dans sa quête de pouvoir et d'immortalité, a tendance à oublier. Sans en avoir l'air, on prend conscience que ce roman s'inscrit finalement parfaitement dans notre actualité car il aborde des problématiques qui nous touchent de très près. 

A travers son héroïne, Cloé Mehdi se fait la porte-parole d'un message fort sur l'importance des liens que les humains doivent entretenir entre eux pour finalement ne pas perdre leur âme ni leur humanité. Il faut se reconnecter à la terre et à tous ceux qui la peuplent. 

Cinquante-trois Présages s'inscrit aussi dans la lignée du polar puisqu'il met également en scène des protagonistes qui enquêtent sur ces mystérieuses disparitions.

Ainsi, Cloé Mehdi a ponctué son récit de différentes nuances, donnant à son livre une saveur très particulière et qui finalement n'inscrit son récit dans aucun genre précis mais est plutôt le fruit de multiples influences. 

Quant aux personnages qu'elle a mis en scène, ils sont à l'image de l'humanité : complexes, fragiles et perturbés. Si on prend l'exemple de Raylee Mirre, elle incarne parfaitement la jeune génération. Ni homme ni femme, elle se veut sans genre. A travers elle, l'autrice aborde, là-aussi, des thèmes importants tels la tolérance et le respect que l'on se doit à soi et aux autres. Cela en fait un roman très humaniste et proche de ses lecteurs.

Cinquante-trois Présages est un récit fluide qui nous capte dès les premiers chapitres, et ce, même si à la base, vous n'êtes pas spécialement le lecteur visé. 

Très vite, on se laisse prendre au jeu par cette histoire complexe au suspense maîtrisé. Je suis, moi-même, surprise de l'avoir autant apprécié mais il faut dire qu'il nous emmène vers l'inattendu.  

Fantasy à la Carte

Informations

Cloé Mehdi
Cinquante-trois Présages
9782021471502
336 pages
Editions du Seuil

14/03/2021

Cécile Durant (sous la dir.), Fantastique en pays de Chièvres, anthologie, éditions Kelach

Fantastique en pays de Chièvres, anthologie, éditions Kelach

Sous l'impulsion de celui qui se fait appeler sous son nom de plume Vendarion d'Orépée, un collectif d'auteurs de tous horizons s'est formé pour donner naissance à l'anthologie, Fantastique en pays de Chièvres

Constitué de six nouvelles, cet ouvrage nous entraîne au cœur d'un territoire bercé par les légendes et un folklore omniprésent. 

Avant de vous en parler plus en détails, je tiens à remercier, à nouveau, Frédéric et les éditions Kelach pour ce nouveau partenariat. 

Sous la houlette des plumes de quatre auteurs, ce recueil nous immerge dans six univers différents. Ils mêlent ici leurs imaginaires respectifs pour faire résonner le fantastique de sonorités bien différentes. 

Ainsi, c'est Églantine Gossuin qui ouvre le bal en invitant dans sa nouvelle la riche communauté du petit peuple des fées. En effet, "Le fils du forgeron" a pour cadre la forêt dans laquelle, Chiraz, le septième fils d'un forgeron, est chargé d'en être le gardien. Mais le seigneur des lieux, prénommé Dagnir est un homme cupide qui ne rêve que du trésor des nains. Or, pour mettre la main dessus, il est prêt à tous les sacrifices. A Chiraz de tout tenter pour sauver les siens et protéger la forêt des dangers qui la guettent. Heureusement pour mener à bien sa quête, il sera accompagné des esprits de la forêt. A travers son texte, l'autrice mêle avec une belle habileté magie et folklore local. On se laisse happer par cette aventure qui rend hommage à dame Nature. 

Autre nouvelle qui met la secrète forêt des Ardennes à l'honneur est "L'Aigle et le Loup" de Stéphane Triquoit. Féru d'Histoire, l'auteur remonte le temps pour nous ramener à l'époque de la conquête de la Gaule par l'empire romain. Il nous entraîne à la suite d'un légionnaire chargé de débusquer et de tuer la druidesse, surnommée la louve des Ardennes car elle incite les tribus gauloises à se soulever contre les Romains. Profitant de la cérémonie de Samhain, au moment où cette dernière est occupée à disposer les offrandes aux puissants Sidhs, Tibérius Aquilius Bellius l'assassine lâchement mais avant de pousser son dernier soupir, elle prend le temps de le maudire. Bien que ce dernier ne croit guère aux croyances païennes, il pourrait finalement lui en coûter d'avoir attisé la colère des dieux celtes. Pour un amateur des légendes celtiques, c'est un plaisir que de se laisser porter par cette histoire bien ficelée.

L'imaginaire est un terrain de jeu privilégié pour les passionnés d'Histoire qui se plaisent notamment à réfléchir à ce qui se passerait si on y changeait un élément. Ainsi, avec "L'Inconnu de la Hunelle", Vendarion d'Orépée nous propose un récit uchronique où l'on suit un certain Kurguth Tylaksson, chevalier et protecteur du Saint-Graal, mais également assistant d'un chronomancien. Renvoyé accidentellement en 1944 par la machine à remonter le temps de ce dernier, Kurguth est chargé de se débarrasser d'une épée ensorcelée où l'âme d'un puissant sorcier y a été emprisonnée. Dans ce texte, l'auteur s'amuse à mêler les grandes figures des heures sombres de la Seconde Guerre mondiale à certains personnages des légendes arthuriennes tels Mordred ou Caradoc. Ils sont ici les chevaliers de l'Anti-Graal que le héros de Vendarion d'Orépée devra combattre afin d'éviter que cet artefact ne tombe entre leurs mains maléfiques. 

Enfin, parfois, le fantastique se connote de touches nettement plus sombres, voire même effrayantes surtout quand les démons sont de la partie comme c'est le cas dans "Derrière les murmures" où Constant Vincent nous transporte sur le terrain de la possession et de l'exorcisme. Autant vous prévenir tout de suite, il est préférable de lire certaines histoires avant que la nuit tombe sous peine de voir son repos troublé. 

Fantastique en pays de Chièvres nous fait vivre de multiples aventures où la magie n'est jamais loin. On se laisse facilement capter par ses voix qui donnent au genre bien des visages. 

Fantasy à la Carte

Fantastique en pays de Chièvres
Anthologie
978-2490647-0-64
220 pages
Editions Kelach

12/03/2021

Basile Cendre, La Descente ou la Chute, éditions Les Moutons électriques

Basile Cendre, La Descente ou la Chute, éditions Les Moutons électriques

Pour marquer le retour des Pépites de l'Imaginaire, Les Moutons électriques donnent la parole à une nouvelle voix. Fidèle à leur ligne éditoriale, ils nous proposent avec La Descente ou la Chute de Basile Cendre, un récit singulier à la croisée des genres. 

Avant de commencer, je tiens à remercier Erwan, ainsi que Les Moutons électriques pour l'envoi de ce service de presse. 

Ce roman nous attache aux pas de Loup. Au bord du précipice, là-haut, au sommet des montagnes de ferrailles, c'est là qu'il vit. Sous la houlette de son mentor, il a appris à appréhender son vertige. Descendre pour explorer les premiers degrés de ce monticule gigantesque lui est familier. Mais voilà que le désir d'aller plus loin, de descendre jusqu'aux titans endormis le titille. L'envie de découvrir les secrets enfouis le poussera-t-il à tenter la descente ? Ou finira-t-il par succomber à l'appel des ombres dans une chute vertigineuse ? 

Dans La Descente ou la Chute, Basile Cendre a construit un monde apocalyptique fait de bric et de broc. La Terre est recouverte par des tonnes de ferrailles, formant de véritables montagnes. C'est au sommet de ces monts que vivent maintenant les humains. Leurs habitations sont constituées d’éléments récoltés ici ou là dans le tas de ferrailles, situé sous leurs pieds. Régulièrement, ils descendent explorer les lieux en quête de trésors oubliés car par la force des choses, ils sont devenus des ferrailleurs. Ici, l'auteur nous dessine les contours d'un monde post-industriel qui a subit un cataclysme de grande envergure laissant la planète meurtrie et étouffée. Un monde qui a sonné le glas de la nature entraînant la disparition des végétaux et des animaux. Ainsi, ne subsiste qu'une poignée d'humains qui survivent tant bien que mal. Par le prisme de l'imaginaire, l'auteur alerte sur le danger et l'absurdité des excès comme celui de la surconsommation. 

Cependant, quand on poursuit notre exploration de cet univers, on y découvre d'autres influences. En effet, la présence des titans tend à nous rappeler la mythologie grecque. Enfermés au fond du gouffre, ces mythiques géants dorment d'un sommeil agité. Chacun de leurs soubresauts donne naissance à une brume toxique et dangereuse. Peuplée de fantômes qui ont fusionné ensemble, cette brume chuchote aux téméraires ferrailleurs de douces promesses d'oubli ou attaque avec violence quand on lui résiste. Telles des créatures ténébreuses, elles prennent parfois la forme de lycanthropes prêts à mordre afin de transformer leurs victimes en l'un des leurs.

En s'engageant sur ce périlleux chemin, Loup nous apparaît comme Ulysse dans son Odyssée, parti explorer un monde sombre et dangereux avec pour seul garde-fou, un fil le reliant au sommet. Justement ce fil que l'on pourrait qualifier de corde dans le jargon des montagnards, occupe une place prépondérante dans ce roman. Il incarne son dernier lien avec les hauteurs. Véritable compagnon pour Loup, ce fil représente autant son salut que son seul moyen de communication avec la surface qui s'exprime, d'ailleurs, à la manière du morse. Cordon ombilical ou fil d'Ariane, il est un élément vital à la mission que s'est donnée Loup car il lui permettra de retrouver son chemin. 

Dans La Descente ou la Chute, on rencontre une communauté hétéroclite de personnages. Basile Cendre nous donne assez de matière pour en apprécier certains ou au contraire, en détester d'autres. Néanmoins, c'est à Loup à qui revient les faveurs de l'auteur puisque c'est son personnage principal mais aussi l'unique narrateur de cette histoire. Avide de liberté et de savoir, Loup décide de braver ses peurs en tentant la descente. Au fil des épreuves, on lui découvre de nouvelles facettes : courage, témérité et solidarité. Vaincre la noirceur et amener la lumière n'est pas une mission facile ni sans risque. Mais comme tous ferrailleur, il n'est pas exempt d'obscurité. Pour preuve avec les rêves tourmentés qu'il fait chaque nuit. Hanté par son passé, il devra surmonter toutes ses failles pour trouver la clé de ce qu'il est venu chercher en bas : la liberté. 

La Descente ou la Chute nous ouvre les portes sur une fantasy baroque, hybride d'influences multiples. 

Avec une écriture stylisée, tantôt poétique, tantôt métaphorique, Basile Cendre nous entraîne dans un périple haletant à travers un monde aux mille nuances. 

Incisive et âpre, la fantasy de cette jeune plume nous promet une évasion littéraire turbulente et inattendue. 

Basile Cendre signe ici un roman de fantasy brillant, doublé d'un conte philosophique éclairant. 

Fantasy à la Carte

Informations

Basile Cendre
La Descente ou la Chute
978-2-36183-690-0
272 pages
    Editions Les Moutons électriques

09/03/2021

Orson Scott Card, Le Compagnon, tome 4, Les Chroniques d'Alvin Le Faiseur, éditions L'Atalante

Orson Scott Card, Le Compagnon, tome 4, 
Les Chroniques d'Alvin Le Faiseur
éditions L'Atalante

Quand on se lance dans la lecture des Chroniques d'Alvin Le Faiseur d'Orson Scott Card, on se rend très vite compte que s'en détacher devient, au fil des livres, de plus en plus difficile. En tout cas, c'est la réflexion que je me suis faite en refermant, il y a peu, le troisième tome. Mais heureusement, les éditions L'Atalante m'ont fait la surprise de m'envoyer le tome 4. Je les remercie ainsi qu'Emma pour ce nouveau partenariat qui me donne l'occasion de continuer de vous parler de cet incontournable du genre

Dans ce quatrième opus, Alvin est de retour à Hatrack River, en compagnie d'Arthur Stuart. Seulement, la joie des retrouvailles avec le père adoptif d'Arthur est vite gâchée par la plainte de vol, déposée à son encontre par son ancien patron, Conciliant Smith. Il l'accuse de lui avoir dérobé de l'or pour réaliser le soc de charrue, marquant le début de son compagnonnage. Bien que le motif soit ridicule, Alvin n'en est pas moins emprisonné le temps de son jugement. Clairement, cette affaire sent la malveillance. Maintenant est de savoir si le Défaiseur est en cause ou s'il s'agit d'autre ennemis ? Alvin sait que ses prochains jours seront compliqués. Mais ce qu'il ignore encore, c'est que la trahison pourrait venir de son entourage proche. En effet, à quoi s'attendre d'autre quand son propre frère a développé une telle jalousie qu'il choisit de s'éloigner afin de se forger de nouvelles armes à utiliser contre lui. 

Dans Le Compagnon, Orson Scott Card a divisé son récit en deux temps d'action avec d'un côté, les péripéties que subit Alvin et de l'autre côté, les manigances que fomente Calvin. A travers ces deux personnages, l'auteur explore les deux facettes de la personnalité d'un Faiseur car ils sont bien les 7e fils d'un 7e fils alors ils disposent des mêmes pouvoirs de Faiseur. Seulement, l'un incarne le Bien et l'autre, le Mal. 

Dans ce quatrième volet, l'auteur introduit de nouveaux personnages ou donne de l'importance à certains. C'est le cas de Calvin qui en grandissant a pris son frère en grippe. Or, en se laissant complètement submergé par la jalousie et la haine, il devient l'instrument idéal du Défaiseur pour nuire à Alvin. Dernier de la fratrie, il n'a pas réussi à y trouver sa place. Il se sent comme un laissé-pour-compte et tient Alvin pour entièrement responsable de cette situation. Il voudrait, lui aussi, être reconnu comme un Faiseur à part entière, seulement il ne sait pas comment faire. Toute cette rancœur accumulée va faire de lui un ennemi mortel pour Alvin. Finalement, à travers eux, Orson Scott Card revisite le mythe d'Abel et de Caïn, même si dans son récit, il inverse les rôles. Cela nous donne déjà des pistes quant à la tournure que l'auteur va donner à la suite de son intrigue. 

Cependant, chemin faisant, Alvin noue également de belles et solides amitiés comme avec En-Vérité Cooper qui souhaite comprendre la nature et la portée de ses propres pouvoirs et vient donc s'en remettre au Faiseur. C'est ainsi que cela se passe quand un Faiseur naît, il en attire d'autres. Au fil des pages de cette saga, Alvin s'entoure de personnes ayant le don ou maîtrisant des sortilèges. Or, la présence de tous ces détenteurs de pouvoir va lui permettre d'accomplir son oeuvre et de mettre ainsi en échec le Défaiseur. 

Dans Le Compagnon, la magie n'est donc pas seulement du fait d'Alvin. De plus, Orson Scott Card nous ouvre parfois la porte sur un autre espace-temps qui réduit considérablement les distances rien qu'en traversant une porte. Cela ancre son récit dans un ésotérisme qui s'affirme de plus en plus. 

D'autre part, en filigrane de l'intrigue que l'auteur tisse, on retrouve les grandes thématiques qui ont été au cœur des fondements des Etats-Unis d'Amérique : l'indépendance, la nation, l'égalité et l'abolition de l'esclavage. Orson Scott Card a à cœur de rattacher sa fantasy à la genèse du Nouveau Monde. En conséquence, il n'hésite pas  à peupler son uchronie de grandes figures du passé. C'est ainsi que l'on recroise la route d'un Napoléon Bonaparte, souffrant de la goutte que Calvin espère manipuler en agitant ses dons de guérisseur pour apprendre auprès de celui qui a régné un temps sur l'Europe. Plus étonnant encore est cette étrange amitié que ce dernier a noué avec un certain Honoré, poète sans le sou qui anime les salons de son verbe haut. 

Dans ce livre, les clins d’œil ne manquent pas comme celui adressé à J.R.R. Tolkien afin de nous rappeler, sans doute, ce que l'on doit au père fondateur du genre, même si depuis les écrivains se sont totalement affranchis du cadre. 

Les Chroniques d'Alvin Le Faiseur ont donné une pleine liberté d'écriture à Orson Scott Card lui permettant ainsi  de jouer entre la réalité et la fiction. 

Remarquablement bien écrit, cette saga nous embarque avec fluidité au point de rendre la séparation chaque fois plus douloureuse. 

Fantasy à la Carte

A lire aussi sur le blog mes avis sur Le Septième Fils, Le Prophète Rouge et L'Apprenti


Informations

Orson Scott Card
Le Compagnon
Tome 4
Les Chroniques d'Alvin Le Faiseur
9791036000676
480 pages
Editions L'Atalante

06/03/2021

Sylviane Corgiat & Bruno Lecigne, Le Jeu de la Trame, éditions Mnémos

Sylviane Corgiat & Bruno Lecigne, Le Jeu de la Trame, éditions Mnémos

Co-écrit par deux auteurs de science-fiction, Le Jeu de la Trame est, d'abord, paru chez Fleuve Noir, dans les années 80, sous la forme de quatre romans. Or, les éditions Mnémos viennent de dépoussiérer ce cycle en le rééditant en un intégrale. Quelle merveilleuse idée que d'offrir à de nouveaux lecteurs l'opportunité de découvrir cette incroyable oeuvre de fantasyC'est donc à quatre mains que Bruno Lecigne et Sylviane Corgiat se sont attelés à l'écriture de ce cycle. 

Reçu en service de presse, je remercie Estelle Hamelin et les éditions Mnémos pour l'envoi de ce livre.

Le Rêve et L'Assassin 

Ce premier tome s'ouvre sur Keido, un jeune homme de bonne famille qui vit paisiblement dans la demeure paternelle avec sa sœur. Tous deux entretiennent une relation forte et fusionnelle. Tout bascule lorsque son père souhaite de l'unir à la fille d'un notable voisin. Pour échapper au chagrin de voir son frère perdu à jamais, Kirikine choisit de s'ôter la vie. Ce suicide, Keido ne l'accepte pas, alors il décide de se lancer dans l'étrange quête de réunir les 39 cartes du jeu de la trame car selon la légende, elles donneraient le pouvoir de ressusciter les morts. 

L'Araignée

On retrouve Keido qui poursuit sa traque des cartes magiques. Après en avoir récupéré deux de haute lutte auprès de puissants seigneurs rivaux, le voici qui s'embarque vers une nouvelle destination, peut-être encore plus dangereuse. Il s'agira, cette fois-ci, d'infiltrer une secte, composée exclusivement de femmes aveugles, tellement endoctrinées que le jeune homme ne devra pas sous-estimer pour espérer tromper ces esprits rusés et arriver à ses fins...

Le Souffle de Cristal

Dans ce nouveau volet, les pérégrinations de Keido vont l'amener à traverser clandestinement la muraille de pierres pour s'aventurer dans les Terres de Cendre. Seulement, fouler cette terre aride et hostile ne sera pas sans danger sans pour autant être un gage de réussite pour mener à bien sa démarche insensée. 

Le Masque d’Écailles

Toujours dans le territoire des Cendreux, Keido s'entête et rejoint le palais d'un seigneur des Terres Fertiles exilé, dissimulé dans des grottes. Aveuglé par son obsession pour les cartes, il pourrait se heurter à une découverte majeure sur le jeu de la trame. Mais sera-t-il prêt à l'entendre ? 

Constitué de quatre romans, Le Jeu de la Trame est un récit efficace. Le fait d'avoir bénéficié du concours de deux écrivains y est sans doute pour quelque chose. En effet, comme chaque version écrite par l'un a été retravaillée par l'autre, comme le souligne Bruno Lecigne dans la préface, cela a donné naissance à un cycle remarquablement bien écrit et d'une grande fluidité. Sylviane Corgiat et Bruno Lecigne y enchaînent des chapitres courts où l'action est menée tambour battant

L'intrigue se cristallise autour d'un seul personnage, prénommé Keido qui ne craint pas d'affronter mille dangers pour ramener sa sœur d'entre les morts. Keido est un protagoniste troublé. Incestueux et violent, il n'agit que par intérêt personnel. Bien loin de l'archétype du héros menant une quête pour le bien collectif, Bruno Lecigne et Sylviane Corgiat ont cassé les codes pour nous proposer ici un anti-héros. Âme damnée, ce sombre personnage laisse derrière lui un sillage pour le moins sanglant car il n'hésite pas à assassiner à tour de bras. Avec un tel portrait, il serait légitime de le détester. Et pourtant, il n'en est rien car Keido est un être troublant. Plein de failles, il mène aveuglement sa mission par amour pour sa sœur. Je vous accorde que cette adoration a quelque chose de dérangeant, d'autant qu'il la voit partout, elle s'incarne même dans chacune de ses rencontres féminines. Cependant, torturé par cet amour inavouable, on est captivé par ce héros ambivalent. Narrateur principal de ce récit, on suit ses aventures avec une certaine fascination. D'autant que ce n'est même pas un guerrier, contrairement à ce qu'il veut faire croire à ceux qu'il rencontre. Usurpateur jusqu'au bout, ce piètre combattant n'obtient finalement ce qu'il souhaite que par la ruse et la fourberie. En mettant en exergue un personnage aussi atypique, les auteurs s'assurent déjà toute notre attention.

D'autre part, Le Jeu de la Trame met également l'accent sur une magie très particulière qui se manifeste par l'intermédiaire de cartes tissées en soie. Elles sont au nombre de 39 et confèrent à son détenteur un panel varié de pouvoirs. Ces cartes sont étroitement liées à l'existence du monde dans lequel évolue Keido. En effet, afin de protéger les Terres Fertiles du feu, un empereur a fait ériger autour d'elles une grande muraille de pierres, percée de 39 portes. Chaque porte est gardée par un seigneur à qui l'empereur a remis une carte avec la consigne de ne jamais les réunir. Mais relayée au plan du mythe, l'intégralité de la légende s'est perdue au fil du temps. 

En lisant Le Jeu de la Trame, on identifie rapidement les influences asiatiques qui viennent colorer cet univers d'un exotisme et d'un érotisme très marqués. Ainsi, cette muraille de pierres apparaît comme un clin d’œil à la Chine impériale moyenâgeuse. Ici, elle sert de barrière naturelle pour empêcher l'invasion des Cendreux et du mal du feu qui enflamme autant les hommes que les terres. 

Plus on s'enfonce dans l'histoire, plus on découvre un monde étrange et inquiétant. En compagnie de Keido, on traverse fiévreusement ce désert où naissent des créatures de feu à l'aspect vaguement humanoïde, dont le but est d'enflammer tout ce qu'ils rencontrent.

En outre, pour apporter du crédit à l'univers qu'ils ont imaginé, Bruno Lecigne et Sylviane Corgiat ont notamment ajouter en annexes, un index des archives et des manuscrits, conservés dans une bibliothèque afin de servir de mémoire à ce passé fondateur. En effet, la mention de ces documents : traités, poèmes, biographies ou encore dictionnaires sont autant d’éléments qui viennent donner corps à l'Histoire de ce monde imaginaire. 

Le Jeu de la Trame nous offre donc une épopée de fantasy orientale qui mêlent habilement sensualité, folie et violence. 

Avec ce cycle, les auteurs ont voulu marquer une rupture avec les canons du genre autant du point de vue de la construction de leur univers que du héros qu'ils ont choisi de mettre en scène. En écrivant un tel récit, Bruno Lecigne et Sylviane Corgiat se sont distingués en proposant un texte novateur et passionnant. 

Ainsi, les auteurs donnent à la fantasy un vrai souffle de liberté et d'originalité. Or, si d'aventure, vous ne l'avez pas encore lu, je vous invite chaudement à le faire car c'est une très belle pépite qui apporte beaucoup à cette littérature de l’Imaginaire. Pour moi, c'est assurément un coup de cœur. 

Fantasy à la Carte

Informations

Sylviane Corgiat & Bruno Lecigne
Le Jeu de la Trame
512 pages
978-2-35408-779-1
Editions Mnémos