L'influence du "gaming" à la littérature

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30/03/2021

Jean Krug, Le Chant des Glaces, éditions Critic

Jean Krug, Le Chant des Glaces, éditions Critic

En avril, les éditions Critic donnent la parole à une nouvelle voix de l'Imaginaire. Celle de Jean Krug qui signe avec Le Chant des Glaces, un premier roman de science-fiction captivant. 

Dans Le Chant des Glaces, l'auteur nous emmène à Delas, une planète glaciaire où des milliers de prisonniers extraient quotidiennement les ressources alimentant en eau le reste de la galaxie. Seulement l'eau n'est pas le seul enjeu de cette planète car au cœur des glaciers, naît le cryel, une fabuleuse source d'énergie. Seuls les plus agiles des détenus sont capables de le repérer. On les appelle les chanteurs. Justement Bliss et Ferley sont de vrais virtuoses mais ce sont aussi les insurgés les plus acharnés de Delas. Deux vraies épines dans le pied du gouverneur de cette planète qui voit un double intérêt d'envoyer ces deux lascars au casse-pipe, à savoir dénicher un cryel parfait au cœur du plus gros glacier. Accompagnés d'un ancien pilote déchu et d'une scientifique exilée, les deux chanteurs réussiront-ils à trouver ce cryel parfait, objet de toutes les convoitises ? L'enjeu est énorme et la trahison pas loin, alors pourront-ils réellement triompher dans cette quête utopique insensée ? 

Dans Le Chant des Glaces, l'action se déroule à des années lumières de la Terre. Perdue dans la galaxie, Jean Krug a posé ses valises sur une planète qui sert de bagne à des milliers de détenus. Dans l'univers imaginé par l'auteur, les hommes ont gagné leur pari d'aller coloniser d'autres planètes grâce à des vaisseaux spatiaux à la technologie avancée. L'intelligence artificielle étant passée par là, ces puissants véhicules sont capables de distordre l'espace pour se déplacer avec rapidité dans la galaxie.

Jean Krug a fait de Delas, une planète glaciaire car la glace n'a aucun secret pour lui. Il ne compte plus ses nombreuses expéditions en Antarctique, en Alaska ou au Groenland. Il a donc mis sa parfaite connaissance des glaciers au service de sa plume afin de donner une totale crédibilité aux explorations de ces montagnes de glace menées par les fameux "chanteurs". 

A l'image de ses héros qui se servent de leurs piochons avec une belle dextérité, l'auteur fait de même avec sa plume pour nous entraîner dans un staccato très rythmé. 

Le Chant des Glace repose sur une poignée de personnages aux fortes personnalités. Parmi eux, il y a Bliss, une femme écorchée par la vie, frondeuse et grande gueule. Elle ne se laisse dictée sa conduite par personne. Autant se dire qu'elle représente à elle seule, un personnage coup de poing. A ses côtés se trouve Ferley, un homme plus pondéré. Il fait souvent le tampon et incarne le lien qui unit l'équipe envoyée explorer le glacier de Goliath. C'est un protagoniste pivot sur lequel repose la réussite de cette mission. Enfin, il y a Jennah, la scientifique de la bande. Glaciologue émérite, à force de recherches, elle est devenue experte du cryel. Idéaliste, elle y voit une énergie qui servira toute l'humanité. Seulement, elle va vite se retrouver en but aux gouvernements en place qui ne voient, eux, que leurs propres intérêts. 

A travers ses personnages, Jean Krug insuffle à son récit un vent de rébellion et une lutte acharnée pour la liberté. 

"L'indignation, c'est le premier acte de résistance et le dernier acte qui te distingue de l'asservissement total. Réveille-toi, réveille-toi, réveille-toi !"

Derrière cette fiction, l'auteur met en lumière les accords secrets que peuvent nouer des gouvernants au pouvoir afin de servir leurs intérêts personnels, au détriment de ceux de la collectivité. Ainsi va le monde, aussi bien sur Terre que sur n'importe où dans la galaxie. Il y aura toujours des esprits rusés qui chercheront à s'enrichir sur le dos du plus grand nombre.

Le Chant des Glaces est un roman engagé sur bien des points, et notamment au niveau écologique. En effet, Jean Krug profite de sa parfaite connaissance du terrain pour nous rappeler les terribles conséquences de la fonte des glaciers. 

Pour un premier roman, Jean Krug se fait l'auteur d'une intrigue bien construite, doublée d'un suspense haletant. 

Sans être une grande amatrice des univers de science-fiction, j'avoue mettre laisser porter par cette histoire ambitieuse. 

Nouveau venu dans le monde de l'Imaginaire, Jean Krug est un auteur dont il faudra assurément suivre l'actualité. 

Fantasy à la Carte

Informations

Jean Krug
Le Chant des Glaces
9782375791882
384 pages
Editions Critic

26/03/2021

Jean-Laurent Del Socorro, Les derniers jours de Boutae, tome 4, Les Chevaliers de la Raclette, éditions La Marmotte

Jean-Laurent Del Socorro, Les derniers jours de Boutae, tome 4, 
Les Chevaliers de la Raclette, éditions La Marmotte

Les Chevaliers de la Raclette sont de retour en librairies. Pour ce quatrième opus, c'est Jean-Laurent Del Socorro qui est aux commandes. 

Lu dans le cadre d'un partenariat avec les éditions ActuSF, je remercie Jérôme Vincent pour l'envoi de ce service de presse.

Dans Les derniers jours de Boutae, la bande rencontre la cousine de Mourad, fraîchement débarquée de Saint-Etienne pour vivre avec sa mère à Annecy, maintenant que ses parents ont divorcé. En dépit de cette présence inopinée, ils ne pensent qu'à leur prochain voyage. Or, justement une soirée "raclette" se profile à l'horizon, ils imaginent déjà un plan pour fausser compagnie à la nouvelle et s'éclipser discrètement. Mais c'est mal connaître la débrouillarde Stéphanie qui a très vite compris que quelque chose se tramait. Elle les prend sur le fait et assure vouloir en être. C'est donc en compagnie de Mourad et de Giulia qu'elle traverse, à son tour, le portail spatio-temporel pour se retrouver à Boutae, autrement dit à Annecy. Alors que Boutae s'apprête à subir un déferlement d'Alamans, nos trois jeunes gens espèrent mettre en fuite un maximum d'habitants et les mettre, ainsi, à l'abri. C'est encore une mission périlleuse pour nos aventuriers mais ils savent que plus d'un compte sur eux.

Passionné d'Histoire, l'auteur de Boudicca nous immerge, à nouveau, au temps des Celtes. Comme ce cycle des Chevaliers de la Raclette met en exergue les grands épisodes historiques qui ont marqué la Savoie, c'est tout naturellement que Jean-Laurent Del Socorro nous emmène à Boutae. En effet, quand on remonte dans le temps, on découvre qu'à l'emplacement d'Annecy, il y a eu un vicus, autrement dit une agglomération comprenant un grand et un petit forum, une basilique, des temples, des thermes ainsi que des bâtiments servant à entreposer les marchandises. Boutae disposait également d'une position stratégique qui lui permettait de commercer avec le reste de la Gaule, mais aussi avec l'Italie, l'Espagne et La Mauritanie. Au IIIe siècle, la Gaule romaine subit de nombreuses invasions des peuples barbares. Boutae est même rasée une première fois et sa population est en partie massacrée. Mais c'est au Ve siècle que le vicus est définitivement détruit suite à de nouvelles invasions. C'est dans ce contexte terrible que l'auteur a décidé d'embarquer ses jeunes héros. Période tragique et hostile mais aussi très riche du point de vue de l'Histoire car pour les jeunes lecteurs, il y a matière à étudier. Plus que d'écrire une aventure rocambolesque, Jean-Laurent Del Socorro et Nadia Coste signent des livres à visée didactique. Ils apparaissent clairement comme des supports idéaux pour approfondir les diverses périodes servant de cadre aux multiples récits. 

J'avoue que Jean-Laurent Del Socorro est si à l'aise à relater le passé qu'il rend l'Histoire passionnante. La magie opère pleinement et cette série des Chevaliers de la Raclette devient l'outil parfait pour aborder  en douceur une matière plutôt dénigrée par les élèves car souvent considérée comme étant très rébarbative. Personnellement, j'aurais adoré lire ce genre de livres en classe, alors je recommande aux parents de les proposer à leurs enfants.   

Dans Les derniers jours de Boutae, non seulement on en apprend plus sur les origines gallo-romaines d'Annecy mais l'auteur évoque quelques éléments notables de la région de Saint-Etienne. En effet, il introduit un nouveau personnage, cela lui permet de faire le lien avec les activités minières et particulièrement les fameux terrils. Il ouvre ainsi la porte à d'autres pistes à explorer pour les jeunes lecteurs. 

Plus que d'écrire des romans d'aventure riches en rebondissements, les auteurs agrémentent également leurs textes de valeurs morales omniprésentes comme l'amitié, la générosité ou le courage. Cela enrichit considérablement cette saga.

Chaque histoire offre aux lecteurs un moment récréatif car il y a beaucoup d'humour et de fraîcheur entre ces lignes.

Pour ce nouveau volet, Jean-Laurent Del Socorro a bien travaillé sa copie. On sent les heures de recherche derrière qui donnent à cet univers toute sa crédibilité.

Un quatrième tome qui va encore donner matière à réfléchir à vos enfants. Souhaitons leur donc un bon voyage !

Fantasy à la Carte

A lire aussi sur le blog mes avis sur Le Château en flammes, La Montagne Brisée et Dans les pas de Mandrin

Informations

Jean-Laurent Del Socorro
Les derniers jours de Boutae
Tome 4 
Les Chevaliers de la Raclette
978-2-491708-06-1
176 pages
Editions La Marmotte

23/03/2021

Damien Snyers, Ex Dei, collection Les 3 Souhaits, éditions ActuSF

Damien Snyers, Ex Dei, éditions ActuSF

Après vous avoir parlé des pépites des éditions Mnémos et des éditions Les Moutons électriques qui ont respectivement mis en valeur, Vincent Tassy avec Diamants et Basile Cendre avec La Descente ou la Chute, je m'en viens vous partager mes impressions sur celle des éditions ActuSF

Or, cette année, ils ont redonné la parole à un auteur qui ne m'est pas inconnu, mieux encore car c'est une plume pour laquelle j'avais eu un vrai coup de cœur en lisant La Stratégie des As. J'ai donc été ravie de me plonger dans le nouveau roman de Damien Snyers qui partage, d'ailleurs, le même univers que son précédent livre. 

Avant de commencer, je tiens à remercier Jérôme Vincent et les éditions ActuSF pour l'envoi de ce service de presse.

Dans Ex Dei, on retrouve l'Elfe James. Fidèle à lui-même, il est toujours un monte-en-l'air, continuellement en quête d'adrénaline. Avec Mila pour unique associée, il continue à monter des coups, plus pour se prouver qu'il n'a pas perdu la main que par réelle nécessité financière. C'est comme cela qu'avec sa comparse, ils pensaient tranquillement dévaliser un aisé de la haute, mais qu'ils se sont finalement retrouvés pris en chasse par des assassins, déterminés à les éliminer. Quand on passe son temps à voler et à arnaquer les autres, comment savoir laquelle de ses victimes a décidé de se venger ? Emporté dans une succession d'aventures qui l'amènera à recroiser de vieilles connaissances, des amis chers ou encore des ennemis jurés, James pourra-t-il encore espérer garder la main sur cette partie qui le dépasse ?

Dans Ex Dei, on renoue avec certains des personnages de Damien Snyers, rencontrés dans le tome précédent. Ici, l'auteur alterne les points de vue narratifs en donnant tantôt la parole à James, tantôt à Marion. Tous deux vivent des aventures différentes mais on sent très vite que l'auteur va les réunir à un moment donné de l'intrigue. A travers ses protagonistes, Damien Snyers revisite des clichés en les remaniant largement. Ainsi, James incarne la figure du gentleman cambrioleur. Bluffeur de première, il est passé maître dans l'art d'arnaquer ou de voler son prochain, mais il le fait avec beaucoup de panache. Personnage haut en couleur, l'auteur lui a même ajouter ici un petit côté "Robin des Bois" puisqu'il ne vole plus pour survivre mais juste par plaisir, alors il redistribue, bien volontiers, son butin aux plus démunis. En outre, James a une autre particularité, il s'agit d'un Elfe, car dans l'univers de Damien Snyers, on croise aussi bien des humains que des Trolls ou des Elfes. Il met donc en scène une société très cosmopolite. Il y a également des immortels, à l'image de Marion qui appartiennent au Cercle, une société secrète dont les membres se désignent comme les Historiens. Beaucoup sont des Mages et possèdent de grands pouvoirs, leur permettant d'occuper de confortables positions sociales dans cette société très inégalitaire. Mais, finalement on sait très peu de choses sur eux. Concernant Marion, elle est télépathe. Qualité rare parmi ses pairs qui lui permet de sonder les personnes qu'elle croise. Libre et indépendante, avec elle, Damien Snyers nous brosse le portrait d'une femme forte que l'on apprécie de suivre. L'auteur nous propose donc une palette variée de personnages avec des personnalités bien trempées. Ils constituent un gros point fort de ce livre car ils sont clairement très attachants. 

D'autre part, Ex Dei est une oeuvre foisonnante autant du point de vue des multiples clins d’œil littéraires et cinématographiques que des problématiques que l'auteur soulève. On sent le plaisir qu'il a pris à nourrir son texte de ces éléments qui viennent établir une belle complicité avec ses lecteurs. 

Parmi ses questionnements, il aborde, d'ailleurs, des thématiques importantes comme la xénophobie, l'intolérance ou encore la servitude des minorités. 

De même que l'auteur emprunte ici au roman d'espionnage pour venir nourrir son intrigue, à travers l'infiltration de cette société secrète par un inconnu dont on ne sait rien. Les héros de Damien Snyers vont devoir s'unir pour tenter de percer son identité et de comprendre la raison de ses agissements. Dans ce second volet, le Cercle est en danger et les Historiens sont ébranlés dans leurs certitudes. A travers eux, on touche à quelque chose d'intéressant mais dont il nous manque encore quelques clés de compréhension. Pour moi, c'est la petite faiblesse de ce roman car l'auteur n'a pas levé le voile sur tous les mystères planant autour. De plus, j'ai connu un moment de flottement dans ma lecture, survenu au milieu du récit et il m'a, quand même, fallu avancer de quelques pages pour reprendre le fil. 

A mon sens, cet univers mériterait l'écriture d'un autre livre pour faire jour sur ces non-dits, sans parler de la fin qui m'a juste laissée sans voix. En effet, l'auteur conclut son livre sur une note inattendue mais quelque peu incompréhensible. Avec une telle conclusion, j'espère que cela cache en réalité l'appel à une suite. 

En somme, Ex Dei, c'est un bel univers steampunk qui mêle l'action et l'humour avec beaucoup de finesse. On espère juste y continuer notre exploration afin de balayer nos frustrations des dernières lignes.  A suivre !

Fantasy à la Carte

A lire sur le blog, mon avis sur La Stratégie des As du même auteur. 

Informations

Découvrez les avis de L'Ours Inculte, La Bibliothèque d'Aelinel et Au Pays des cave Trolls

Damien Snyers
Ex Dei
Collection Les 3 Souhaits
978-2-37686-342-7
432 pages
Editions ActuSF

20/03/2021

Victor Fleury, La Prêtresse Esclave, tome 1, La Croisade Éternelle, Le Livre de Poche Imaginaire

Victor Fleury, La Prêtresse Esclave, tome 1, 
La Croisade Éternelle, Le Livre de Poche Imaginaire

Après s'être fait remarquer par L'Empire électrique, une uchronie steampunk, Victor Fleury s'est lancé dans l'écriture d'une saga de fantasy, La Croisade Éternelle. Or, le premier volet, La Prêtresse Esclave vient d'être réédité en petit format chez Le Livre de Poche Imaginaire. Une bonne nouvelle qui donne l'occasion à de nouveaux lecteurs de se pencher sur cette très belle plume de l'Imaginaire. 

Je remercie Le Livre de Poche Imaginaire qui, à travers ce partenariat, m'a offert un très beau coup de cœur littéraire. 

Dans La Prêtresse Esclave, on fait la rencontre de Nisaba, une jeune femme liée à l'héritier de l'empire d'Ubuk. En effet, elle est une oblate, reliée magiquement à ce représentant du dieu Enlê. Esclave sacrée, son destin est irrémédiablement lié à cet homme qu'elle déteste. Mais pour le salut de son fils, elle n'a pas d'autre choix que de le suivre partout, y compris dans cette folle croisade qu'il a décidée d'aller mener aux confins de l'empire. Alors que les ennemis semblent surgir de partout, Nisaba sera-t-elle capable de déjouer toutes ces attaques et de garder la vie sauve ? 

Dans La Croisade Éternelle, Victor Fleury s'est largement inspiré de la Mésopotamie antique pour donner un cadre cohérent à son récit. Pour un amateur d'uchronie, rien d'étonnant à ce qu'il ait été puisé dans l'histoire d'une illustre civilisation. Un choix qui donne à sa fantasy une vraie touche d'originalité car personnellement, à part Car Je Suis Légion de Xavier Mauméjean, je ne connais aucun autre auteur du genre qui ait proposé un univers influencé par l'empire babylonien. Outre le patrimoine architectural, à l'image des fameux Ziggourats (temples en forme de pyramide à étages), Victor Fleury a également emprunté au modèle des cultes pratiqués. La religion est un élément prédominant dans son récit comme elle l'était dans la vie des Mésopotamiens. On parle ici de religion polythéiste très hiérarchisée où chaque divinité a un rôle et des responsabilités propres. Dans l'oeuvre de Victor Fleury, Enlê est le dieu principal de l'empire d'Ubuk. Partout des lieux de culte sont érigés en son nom et les membres de la royauté en sont les représentants. Mais il existe d'autres divinités comme Aloq, le Dieu Enseveli ou Anka, le Dieu des eaux nourrissantes. 

Au fil des pages, on prend conscience de la richesse et de la complexité de l'univers que l'auteur a construit ici. Il a finalement donné naissance à une société ordonnée et très crédible. 

En outre, Victor Fleury a nourri son récit de nombreuses conspirations visant à assassiner l'Infant Akurgal. Tout le long de ce premier roman, on a l'esprit focalisé sur ces dernières, afin de comprendre, en même temps que Nisaba, qui se cache derrière toutes ces tentatives d'assassinat. De même, que les secrets et les non-dits ne manquent pas que ce soit du côté de la famille régnante que de celui de Nisaba elle-même, ainsi que de tous les personnages qui ont pris part à cette quête. 

La force de ce cycle repose pour beaucoup sur sa communauté de personnages sacrément tourmentés. A commencer par Nisaba dont on découvre le passé par petits morceaux, glissés ici ou là par l'auteur, au gré des souvenirs de celle-ci. Sous une fausse identité, aveuglée par sa vengeance, elle est la première victime de ses machinations. Or, pour expier ce passé douloureux et fuir son présent, elle succombe régulièrement au charme des drogues dont elle aura beaucoup de mal à se sevrer. Akurgal est un homme de prime abord pompeux qui tyrannise volontiers son entourage. Pourtant sous le vernis, on découvre très vite un être maladroit et fragile. Rongé par son héritage trop encombrant, il n'est pas forcément le plus sombre des héros de Victor Fleury. Sans tous vous les passer en revue, je dirais tout de même un mot sur Yaggid, le dernier arrivé parmi les oblats d'Akurgal. Voilà un personnage solaire qui cache au fond de lui une part d'ombre insoupçonnée se révélant au fil du temps. Avec lui, l'auteur explore les méandres tortueux de l'âme humaine. 

Derrière La Croisade Éternelle, on trouve des héros aux personnalités fouillées qui entretiennent entre eux des relations parfois très conflictuelles. Or, toute à notre attention de leurs états d'âmes, on se laisse complètement surprendre par cette plume qui nous entraîne dans une succession de rebondissements que l'on ne voit pas venir. 

Avec La Princesse Esclave, Victor Fleury signe un roman de fantasy très accrocheur avec un final qui nous laisse juste pantois. 

Fantasy à la Carte

Autres avis sur la blogosphère : Le Culte d'Apophis, Merveilles Livresques.  

Informations

Victor Fleury
La Princesse Esclave
Tome 1
La Croisade Éternelle
978-2-253-24220-8
544 pages
Le Livre de Poche Imaginaire

17/03/2021

Cloé Mehdi, Cinquante-trois Présages, éditions du Seuil

Cloé Mehdi, Cinquante-trois Présages, éditions du Seuil

Cloé Mehdi est une jeune plume qui s'est déjà fait remarquer dans le monde littéraire. Son premier livre, Monstres en Cavale, publié en 2014, lui vaut le prix du premier roman du festival de cinéma de Beaune. Quant à Rien ne se perd, sorti en 2016, il reçoit pas moins de huit récompenses

Avec un tel palmarès de distinctions, on ne peut que s'intéresser à ses écrits. Or, justement les éditions du Seuil viennent d'éditer son troisième roman, intitulé Cinquante-trois Présages

Reçu en service de presse, il y a quelques semaines, il était temps que je vienne vous parler de ce roman noir. Je remercie, au passage, la maison d'édition pour ce nouveau partenariat. 

Dans Cinquante-trois Présages, Cloé Mehdi nous attache aux pas de Raylee Mirre, une jeune femme qui est également la Désignée de Dix-Neuf, l'une des divinités de la Multitude. Dans le monde où vit Raylee, Dieu s'est divisé en une multitude de divinités qui se sont liées à des humains afin qu'ils leur servent de canaux de communication avec les autres. Parfois haïe, parfois vénérée, Raylee a beaucoup de mal à gérer son statut et a trouvé sa place dans cette société. D'autant, qu'elle se sent surveillée par l'Observatoire des divinités. C'est ni plus ni moins qu'une brigade de police chargée d'avoir à l'œil les activités du Bureau des prières que les Désignés gèrent. Or, l'étau s'est resserré depuis que les enquêteurs ont constaté la disparition de nombreux criminels, repérés pour la dernière fois, aux abords du Bureau de Raylee. Que sont-ils devenus ? Quel est le vrai pouvoir des Désignés ? Qui sont réellement ces divinités ? 

Dans Cinquante-trois Présages, Cloé Mehdi nous immerge dans une dystopie pré-apocalyptique. L'action prend cadre dans une société proche de la nôtre avec pour seule différence dans celle imaginée par Cloé Mehdi, l'existence d'une multitude de dieux qui interfère dans la vie des humains. 

D'ailleurs, on distingue ici deux types de divinités, celles à l'image de Dix-Neuf qui est proche des humains et celles que l'on appelle les Dieux rouges qui sont nettement plus agressifs. Ici, Dix-Neuf qui se veut bienveillant, propose une seconde chance aux humains qui sont poursuivis, soit parce que ce sont des criminels en repentir, soit pour échapper à autre chose. Il leur offre un asile en les conduisant auprès de sa Désignée qui, elle, est chargée de les envoyer dans un lieu secret et sécurisé. Tout comme Raylee, on en sait pas beaucoup plus sur ce phénomène si ce n'est que ces pourchassés disparaissent pour réapparaître des années plus tard. Chaque divinité édicte ses propres lois et entretienne des rapports bien différents avec les hommes. Au fil des présages que Dix-Neuf lui envoie, Raylee prend conscience d'un danger se profilant à l'horizon sans pour autant en mesurer toute sa portée. Au cœur d'une machination orchestrée par les dieux, pourra-t-elle seulement contrecarrer leurs plans et empêcher la destruction des siens ? A travers la présence de ces dieux, l'autrice colore son texte de notes fantastiques car ils confèrent aux humains qu'ils ont choisis un certain nombre de pouvoirs. Mais alors que l'on constate en librairie un nouvel engouement pour le post-apocalypse, Cloé Mehdi a préféré plutôt écrire ici un roman se déroulant à l'aube d'une apocalypse. 

Par l'intermédiaire de l'imaginaire, elle explore des pistes de réflexions sur l'évolution de nos sociétés modernes où l'individualisme a remplacé le collectif. En nous emmenant au cœur d'un monde au bord de l'extinction, elle nous rappelle les fondamentaux qui comptent vraiment et que l'humain, dans sa quête de pouvoir et d'immortalité, a tendance à oublier. Sans en avoir l'air, on prend conscience que ce roman s'inscrit finalement parfaitement dans notre actualité car il aborde des problématiques qui nous touchent de très près. 

A travers son héroïne, Cloé Mehdi se fait la porte-parole d'un message fort sur l'importance des liens que les humains doivent entretenir entre eux pour finalement ne pas perdre leur âme ni leur humanité. Il faut se reconnecter à la terre et à tous ceux qui la peuplent. 

Cinquante-trois Présages s'inscrit aussi dans la lignée du polar puisqu'il met également en scène des protagonistes qui enquêtent sur ces mystérieuses disparitions.

Ainsi, Cloé Mehdi a ponctué son récit de différentes nuances, donnant à son livre une saveur très particulière et qui finalement n'inscrit son récit dans aucun genre précis mais est plutôt le fruit de multiples influences. 

Quant aux personnages qu'elle a mis en scène, ils sont à l'image de l'humanité : complexes, fragiles et perturbés. Si on prend l'exemple de Raylee Mirre, elle incarne parfaitement la jeune génération. Ni homme ni femme, elle se veut sans genre. A travers elle, l'autrice aborde, là-aussi, des thèmes importants tels la tolérance et le respect que l'on se doit à soi et aux autres. Cela en fait un roman très humaniste et proche de ses lecteurs.

Cinquante-trois Présages est un récit fluide qui nous capte dès les premiers chapitres, et ce, même si à la base, vous n'êtes pas spécialement le lecteur visé. 

Très vite, on se laisse prendre au jeu par cette histoire complexe au suspense maîtrisé. Je suis, moi-même, surprise de l'avoir autant apprécié mais il faut dire qu'il nous emmène vers l'inattendu.  

Fantasy à la Carte

Informations

Cloé Mehdi
Cinquante-trois Présages
9782021471502
336 pages
Editions du Seuil

14/03/2021

Cécile Durant (sous la dir.), Fantastique en pays de Chièvres, anthologie, éditions Kelach

Fantastique en pays de Chièvres, anthologie, éditions Kelach

Sous l'impulsion de celui qui se fait appeler sous son nom de plume Vendarion d'Orépée, un collectif d'auteurs de tous horizons s'est formé pour donner naissance à l'anthologie, Fantastique en pays de Chièvres

Constitué de six nouvelles, cet ouvrage nous entraîne au cœur d'un territoire bercé par les légendes et un folklore omniprésent. 

Avant de vous en parler plus en détails, je tiens à remercier, à nouveau, Frédéric et les éditions Kelach pour ce nouveau partenariat. 

Sous la houlette des plumes de quatre auteurs, ce recueil nous immerge dans six univers différents. Ils mêlent ici leurs imaginaires respectifs pour faire résonner le fantastique de sonorités bien différentes. 

Ainsi, c'est Églantine Gossuin qui ouvre le bal en invitant dans sa nouvelle la riche communauté du petit peuple des fées. En effet, "Le fils du forgeron" a pour cadre la forêt dans laquelle, Chiraz, le septième fils d'un forgeron, est chargé d'en être le gardien. Mais le seigneur des lieux, prénommé Dagnir est un homme cupide qui ne rêve que du trésor des nains. Or, pour mettre la main dessus, il est prêt à tous les sacrifices. A Chiraz de tout tenter pour sauver les siens et protéger la forêt des dangers qui la guettent. Heureusement pour mener à bien sa quête, il sera accompagné des esprits de la forêt. A travers son texte, l'autrice mêle avec une belle habileté magie et folklore local. On se laisse happer par cette aventure qui rend hommage à dame Nature. 

Autre nouvelle qui met la secrète forêt des Ardennes à l'honneur est "L'Aigle et le Loup" de Stéphane Triquoit. Féru d'Histoire, l'auteur remonte le temps pour nous ramener à l'époque de la conquête de la Gaule par l'empire romain. Il nous entraîne à la suite d'un légionnaire chargé de débusquer et de tuer la druidesse, surnommée la louve des Ardennes car elle incite les tribus gauloises à se soulever contre les Romains. Profitant de la cérémonie de Samhain, au moment où cette dernière est occupée à disposer les offrandes aux puissants Sidhs, Tibérius Aquilius Bellius l'assassine lâchement mais avant de pousser son dernier soupir, elle prend le temps de le maudire. Bien que ce dernier ne croit guère aux croyances païennes, il pourrait finalement lui en coûter d'avoir attisé la colère des dieux celtes. Pour un amateur des légendes celtiques, c'est un plaisir que de se laisser porter par cette histoire bien ficelée.

L'imaginaire est un terrain de jeu privilégié pour les passionnés d'Histoire qui se plaisent notamment à réfléchir à ce qui se passerait si on y changeait un élément. Ainsi, avec "L'Inconnu de la Hunelle", Vendarion d'Orépée nous propose un récit uchronique où l'on suit un certain Kurguth Tylaksson, chevalier et protecteur du Saint-Graal, mais également assistant d'un chronomancien. Renvoyé accidentellement en 1944 par la machine à remonter le temps de ce dernier, Kurguth est chargé de se débarrasser d'une épée ensorcelée où l'âme d'un puissant sorcier y a été emprisonnée. Dans ce texte, l'auteur s'amuse à mêler les grandes figures des heures sombres de la Seconde Guerre mondiale à certains personnages des légendes arthuriennes tels Mordred ou Caradoc. Ils sont ici les chevaliers de l'Anti-Graal que le héros de Vendarion d'Orépée devra combattre afin d'éviter que cet artefact ne tombe entre leurs mains maléfiques. 

Enfin, parfois, le fantastique se connote de touches nettement plus sombres, voire même effrayantes surtout quand les démons sont de la partie comme c'est le cas dans "Derrière les murmures" où Constant Vincent nous transporte sur le terrain de la possession et de l'exorcisme. Autant vous prévenir tout de suite, il est préférable de lire certaines histoires avant que la nuit tombe sous peine de voir son repos troublé. 

Fantastique en pays de Chièvres nous fait vivre de multiples aventures où la magie n'est jamais loin. On se laisse facilement capter par ses voix qui donnent au genre bien des visages. 

Fantasy à la Carte

Fantastique en pays de Chièvres
Anthologie
978-2490647-0-64
220 pages
Editions Kelach

12/03/2021

Basile Cendre, La Descente ou la Chute, éditions Les Moutons électriques

Basile Cendre, La Descente ou la Chute, éditions Les Moutons électriques

Pour marquer le retour des Pépites de l'Imaginaire, Les Moutons électriques donnent la parole à une nouvelle voix. Fidèle à leur ligne éditoriale, ils nous proposent avec La Descente ou la Chute de Basile Cendre, un récit singulier à la croisée des genres. 

Avant de commencer, je tiens à remercier Erwan, ainsi que Les Moutons électriques pour l'envoi de ce service de presse. 

Ce roman nous attache aux pas de Loup. Au bord du précipice, là-haut, au sommet des montagnes de ferrailles, c'est là qu'il vit. Sous la houlette de son mentor, il a appris à appréhender son vertige. Descendre pour explorer les premiers degrés de ce monticule gigantesque lui est familier. Mais voilà que le désir d'aller plus loin, de descendre jusqu'aux titans endormis le titille. L'envie de découvrir les secrets enfouis le poussera-t-il à tenter la descente ? Ou finira-t-il par succomber à l'appel des ombres dans une chute vertigineuse ? 

Dans La Descente ou la Chute, Basile Cendre a construit un monde apocalyptique fait de bric et de broc. La Terre est recouverte par des tonnes de ferrailles, formant de véritables montagnes. C'est au sommet de ces monts que vivent maintenant les humains. Leurs habitations sont constituées d’éléments récoltés ici ou là dans le tas de ferrailles, situé sous leurs pieds. Régulièrement, ils descendent explorer les lieux en quête de trésors oubliés car par la force des choses, ils sont devenus des ferrailleurs. Ici, l'auteur nous dessine les contours d'un monde post-industriel qui a subit un cataclysme de grande envergure laissant la planète meurtrie et étouffée. Un monde qui a sonné le glas de la nature entraînant la disparition des végétaux et des animaux. Ainsi, ne subsiste qu'une poignée d'humains qui survivent tant bien que mal. Par le prisme de l'imaginaire, l'auteur alerte sur le danger et l'absurdité des excès comme celui de la surconsommation. 

Cependant, quand on poursuit notre exploration de cet univers, on y découvre d'autres influences. En effet, la présence des titans tend à nous rappeler la mythologie grecque. Enfermés au fond du gouffre, ces mythiques géants dorment d'un sommeil agité. Chacun de leurs soubresauts donne naissance à une brume toxique et dangereuse. Peuplée de fantômes qui ont fusionné ensemble, cette brume chuchote aux téméraires ferrailleurs de douces promesses d'oubli ou attaque avec violence quand on lui résiste. Telles des créatures ténébreuses, elles prennent parfois la forme de lycanthropes prêts à mordre afin de transformer leurs victimes en l'un des leurs.

En s'engageant sur ce périlleux chemin, Loup nous apparaît comme Ulysse dans son Odyssée, parti explorer un monde sombre et dangereux avec pour seul garde-fou, un fil le reliant au sommet. Justement ce fil que l'on pourrait qualifier de corde dans le jargon des montagnards, occupe une place prépondérante dans ce roman. Il incarne son dernier lien avec les hauteurs. Véritable compagnon pour Loup, ce fil représente autant son salut que son seul moyen de communication avec la surface qui s'exprime, d'ailleurs, à la manière du morse. Cordon ombilical ou fil d'Ariane, il est un élément vital à la mission que s'est donnée Loup car il lui permettra de retrouver son chemin. 

Dans La Descente ou la Chute, on rencontre une communauté hétéroclite de personnages. Basile Cendre nous donne assez de matière pour en apprécier certains ou au contraire, en détester d'autres. Néanmoins, c'est à Loup à qui revient les faveurs de l'auteur puisque c'est son personnage principal mais aussi l'unique narrateur de cette histoire. Avide de liberté et de savoir, Loup décide de braver ses peurs en tentant la descente. Au fil des épreuves, on lui découvre de nouvelles facettes : courage, témérité et solidarité. Vaincre la noirceur et amener la lumière n'est pas une mission facile ni sans risque. Mais comme tous ferrailleur, il n'est pas exempt d'obscurité. Pour preuve avec les rêves tourmentés qu'il fait chaque nuit. Hanté par son passé, il devra surmonter toutes ses failles pour trouver la clé de ce qu'il est venu chercher en bas : la liberté. 

La Descente ou la Chute nous ouvre les portes sur une fantasy baroque, hybride d'influences multiples. 

Avec une écriture stylisée, tantôt poétique, tantôt métaphorique, Basile Cendre nous entraîne dans un périple haletant à travers un monde aux mille nuances. 

Incisive et âpre, la fantasy de cette jeune plume nous promet une évasion littéraire turbulente et inattendue. 

Basile Cendre signe ici un roman de fantasy brillant, doublé d'un conte philosophique éclairant. 

Fantasy à la Carte

Informations

Basile Cendre
La Descente ou la Chute
978-2-36183-690-0
272 pages
    Editions Les Moutons électriques

09/03/2021

Orson Scott Card, Le Compagnon, tome 4, Les Chroniques d'Alvin Le Faiseur, éditions L'Atalante

Orson Scott Card, Le Compagnon, tome 4, 
Les Chroniques d'Alvin Le Faiseur
éditions L'Atalante

Quand on se lance dans la lecture des Chroniques d'Alvin Le Faiseur d'Orson Scott Card, on se rend très vite compte que s'en détacher devient, au fil des livres, de plus en plus difficile. En tout cas, c'est la réflexion que je me suis faite en refermant, il y a peu, le troisième tome. Mais heureusement, les éditions L'Atalante m'ont fait la surprise de m'envoyer le tome 4. Je les remercie ainsi qu'Emma pour ce nouveau partenariat qui me donne l'occasion de continuer de vous parler de cet incontournable du genre

Dans ce quatrième opus, Alvin est de retour à Hatrack River, en compagnie d'Arthur Stuart. Seulement, la joie des retrouvailles avec le père adoptif d'Arthur est vite gâchée par la plainte de vol, déposée à son encontre par son ancien patron, Conciliant Smith. Il l'accuse de lui avoir dérobé de l'or pour réaliser le soc de charrue, marquant le début de son compagnonnage. Bien que le motif soit ridicule, Alvin n'en est pas moins emprisonné le temps de son jugement. Clairement, cette affaire sent la malveillance. Maintenant est de savoir si le Défaiseur est en cause ou s'il s'agit d'autre ennemis ? Alvin sait que ses prochains jours seront compliqués. Mais ce qu'il ignore encore, c'est que la trahison pourrait venir de son entourage proche. En effet, à quoi s'attendre d'autre quand son propre frère a développé une telle jalousie qu'il choisit de s'éloigner afin de se forger de nouvelles armes à utiliser contre lui. 

Dans Le Compagnon, Orson Scott Card a divisé son récit en deux temps d'action avec d'un côté, les péripéties que subit Alvin et de l'autre côté, les manigances que fomente Calvin. A travers ces deux personnages, l'auteur explore les deux facettes de la personnalité d'un Faiseur car ils sont bien les 7e fils d'un 7e fils alors ils disposent des mêmes pouvoirs de Faiseur. Seulement, l'un incarne le Bien et l'autre, le Mal. 

Dans ce quatrième volet, l'auteur introduit de nouveaux personnages ou donne de l'importance à certains. C'est le cas de Calvin qui en grandissant a pris son frère en grippe. Or, en se laissant complètement submergé par la jalousie et la haine, il devient l'instrument idéal du Défaiseur pour nuire à Alvin. Dernier de la fratrie, il n'a pas réussi à y trouver sa place. Il se sent comme un laissé-pour-compte et tient Alvin pour entièrement responsable de cette situation. Il voudrait, lui aussi, être reconnu comme un Faiseur à part entière, seulement il ne sait pas comment faire. Toute cette rancœur accumulée va faire de lui un ennemi mortel pour Alvin. Finalement, à travers eux, Orson Scott Card revisite le mythe d'Abel et de Caïn, même si dans son récit, il inverse les rôles. Cela nous donne déjà des pistes quant à la tournure que l'auteur va donner à la suite de son intrigue. 

Cependant, chemin faisant, Alvin noue également de belles et solides amitiés comme avec En-Vérité Cooper qui souhaite comprendre la nature et la portée de ses propres pouvoirs et vient donc s'en remettre au Faiseur. C'est ainsi que cela se passe quand un Faiseur naît, il en attire d'autres. Au fil des pages de cette saga, Alvin s'entoure de personnes ayant le don ou maîtrisant des sortilèges. Or, la présence de tous ces détenteurs de pouvoir va lui permettre d'accomplir son oeuvre et de mettre ainsi en échec le Défaiseur. 

Dans Le Compagnon, la magie n'est donc pas seulement du fait d'Alvin. De plus, Orson Scott Card nous ouvre parfois la porte sur un autre espace-temps qui réduit considérablement les distances rien qu'en traversant une porte. Cela ancre son récit dans un ésotérisme qui s'affirme de plus en plus. 

D'autre part, en filigrane de l'intrigue que l'auteur tisse, on retrouve les grandes thématiques qui ont été au cœur des fondements des Etats-Unis d'Amérique : l'indépendance, la nation, l'égalité et l'abolition de l'esclavage. Orson Scott Card a à cœur de rattacher sa fantasy à la genèse du Nouveau Monde. En conséquence, il n'hésite pas  à peupler son uchronie de grandes figures du passé. C'est ainsi que l'on recroise la route d'un Napoléon Bonaparte, souffrant de la goutte que Calvin espère manipuler en agitant ses dons de guérisseur pour apprendre auprès de celui qui a régné un temps sur l'Europe. Plus étonnant encore est cette étrange amitié que ce dernier a noué avec un certain Honoré, poète sans le sou qui anime les salons de son verbe haut. 

Dans ce livre, les clins d’œil ne manquent pas comme celui adressé à J.R.R. Tolkien afin de nous rappeler, sans doute, ce que l'on doit au père fondateur du genre, même si depuis les écrivains se sont totalement affranchis du cadre. 

Les Chroniques d'Alvin Le Faiseur ont donné une pleine liberté d'écriture à Orson Scott Card lui permettant ainsi  de jouer entre la réalité et la fiction. 

Remarquablement bien écrit, cette saga nous embarque avec fluidité au point de rendre la séparation chaque fois plus douloureuse. 

Fantasy à la Carte

A lire aussi sur le blog mes avis sur Le Septième Fils, Le Prophète Rouge et L'Apprenti


Informations

Orson Scott Card
Le Compagnon
Tome 4
Les Chroniques d'Alvin Le Faiseur
9791036000676
480 pages
Editions L'Atalante

06/03/2021

Sylviane Corgiat & Bruno Lecigne, Le Jeu de la Trame, éditions Mnémos

Sylviane Corgiat & Bruno Lecigne, Le Jeu de la Trame, éditions Mnémos

Co-écrit par deux auteurs de science-fiction, Le Jeu de la Trame est, d'abord, paru chez Fleuve Noir, dans les années 80, sous la forme de quatre romans. Or, les éditions Mnémos viennent de dépoussiérer ce cycle en le rééditant en un intégrale. Quelle merveilleuse idée que d'offrir à de nouveaux lecteurs l'opportunité de découvrir cette incroyable oeuvre de fantasyC'est donc à quatre mains que Bruno Lecigne et Sylviane Corgiat se sont attelés à l'écriture de ce cycle. 

Reçu en service de presse, je remercie Estelle Hamelin et les éditions Mnémos pour l'envoi de ce livre.

Le Rêve et L'Assassin 

Ce premier tome s'ouvre sur Keido, un jeune homme de bonne famille qui vit paisiblement dans la demeure paternelle avec sa sœur. Tous deux entretiennent une relation forte et fusionnelle. Tout bascule lorsque son père souhaite de l'unir à la fille d'un notable voisin. Pour échapper au chagrin de voir son frère perdu à jamais, Kirikine choisit de s'ôter la vie. Ce suicide, Keido ne l'accepte pas, alors il décide de se lancer dans l'étrange quête de réunir les 39 cartes du jeu de la trame car selon la légende, elles donneraient le pouvoir de ressusciter les morts. 

L'Araignée

On retrouve Keido qui poursuit sa traque des cartes magiques. Après en avoir récupéré deux de haute lutte auprès de puissants seigneurs rivaux, le voici qui s'embarque vers une nouvelle destination, peut-être encore plus dangereuse. Il s'agira, cette fois-ci, d'infiltrer une secte, composée exclusivement de femmes aveugles, tellement endoctrinées que le jeune homme ne devra pas sous-estimer pour espérer tromper ces esprits rusés et arriver à ses fins...

Le Souffle de Cristal

Dans ce nouveau volet, les pérégrinations de Keido vont l'amener à traverser clandestinement la muraille de pierres pour s'aventurer dans les Terres de Cendre. Seulement, fouler cette terre aride et hostile ne sera pas sans danger sans pour autant être un gage de réussite pour mener à bien sa démarche insensée. 

Le Masque d’Écailles

Toujours dans le territoire des Cendreux, Keido s'entête et rejoint le palais d'un seigneur des Terres Fertiles exilé, dissimulé dans des grottes. Aveuglé par son obsession pour les cartes, il pourrait se heurter à une découverte majeure sur le jeu de la trame. Mais sera-t-il prêt à l'entendre ? 

Constitué de quatre romans, Le Jeu de la Trame est un récit efficace. Le fait d'avoir bénéficié du concours de deux écrivains y est sans doute pour quelque chose. En effet, comme chaque version écrite par l'un a été retravaillée par l'autre, comme le souligne Bruno Lecigne dans la préface, cela a donné naissance à un cycle remarquablement bien écrit et d'une grande fluidité. Sylviane Corgiat et Bruno Lecigne y enchaînent des chapitres courts où l'action est menée tambour battant

L'intrigue se cristallise autour d'un seul personnage, prénommé Keido qui ne craint pas d'affronter mille dangers pour ramener sa sœur d'entre les morts. Keido est un protagoniste troublé. Incestueux et violent, il n'agit que par intérêt personnel. Bien loin de l'archétype du héros menant une quête pour le bien collectif, Bruno Lecigne et Sylviane Corgiat ont cassé les codes pour nous proposer ici un anti-héros. Âme damnée, ce sombre personnage laisse derrière lui un sillage pour le moins sanglant car il n'hésite pas à assassiner à tour de bras. Avec un tel portrait, il serait légitime de le détester. Et pourtant, il n'en est rien car Keido est un être troublant. Plein de failles, il mène aveuglement sa mission par amour pour sa sœur. Je vous accorde que cette adoration a quelque chose de dérangeant, d'autant qu'il la voit partout, elle s'incarne même dans chacune de ses rencontres féminines. Cependant, torturé par cet amour inavouable, on est captivé par ce héros ambivalent. Narrateur principal de ce récit, on suit ses aventures avec une certaine fascination. D'autant que ce n'est même pas un guerrier, contrairement à ce qu'il veut faire croire à ceux qu'il rencontre. Usurpateur jusqu'au bout, ce piètre combattant n'obtient finalement ce qu'il souhaite que par la ruse et la fourberie. En mettant en exergue un personnage aussi atypique, les auteurs s'assurent déjà toute notre attention.

D'autre part, Le Jeu de la Trame met également l'accent sur une magie très particulière qui se manifeste par l'intermédiaire de cartes tissées en soie. Elles sont au nombre de 39 et confèrent à son détenteur un panel varié de pouvoirs. Ces cartes sont étroitement liées à l'existence du monde dans lequel évolue Keido. En effet, afin de protéger les Terres Fertiles du feu, un empereur a fait ériger autour d'elles une grande muraille de pierres, percée de 39 portes. Chaque porte est gardée par un seigneur à qui l'empereur a remis une carte avec la consigne de ne jamais les réunir. Mais relayée au plan du mythe, l'intégralité de la légende s'est perdue au fil du temps. 

En lisant Le Jeu de la Trame, on identifie rapidement les influences asiatiques qui viennent colorer cet univers d'un exotisme et d'un érotisme très marqués. Ainsi, cette muraille de pierres apparaît comme un clin d’œil à la Chine impériale moyenâgeuse. Ici, elle sert de barrière naturelle pour empêcher l'invasion des Cendreux et du mal du feu qui enflamme autant les hommes que les terres. 

Plus on s'enfonce dans l'histoire, plus on découvre un monde étrange et inquiétant. En compagnie de Keido, on traverse fiévreusement ce désert où naissent des créatures de feu à l'aspect vaguement humanoïde, dont le but est d'enflammer tout ce qu'ils rencontrent.

En outre, pour apporter du crédit à l'univers qu'ils ont imaginé, Bruno Lecigne et Sylviane Corgiat ont notamment ajouter en annexes, un index des archives et des manuscrits, conservés dans une bibliothèque afin de servir de mémoire à ce passé fondateur. En effet, la mention de ces documents : traités, poèmes, biographies ou encore dictionnaires sont autant d’éléments qui viennent donner corps à l'Histoire de ce monde imaginaire. 

Le Jeu de la Trame nous offre donc une épopée de fantasy orientale qui mêlent habilement sensualité, folie et violence. 

Avec ce cycle, les auteurs ont voulu marquer une rupture avec les canons du genre autant du point de vue de la construction de leur univers que du héros qu'ils ont choisi de mettre en scène. En écrivant un tel récit, Bruno Lecigne et Sylviane Corgiat se sont distingués en proposant un texte novateur et passionnant. 

Ainsi, les auteurs donnent à la fantasy un vrai souffle de liberté et d'originalité. Or, si d'aventure, vous ne l'avez pas encore lu, je vous invite chaudement à le faire car c'est une très belle pépite qui apporte beaucoup à cette littérature de l’Imaginaire. Pour moi, c'est assurément un coup de cœur. 

Fantasy à la Carte

Informations

Sylviane Corgiat & Bruno Lecigne
Le Jeu de la Trame
512 pages
978-2-35408-779-1
Editions Mnémos

02/03/2021

Christophe Misraki, La Prophétie de L'Arbre, tome 1, La trilogie du PanDaemon, Outrefleuve éditions

Christophe Misraki, La Prophétie de L'Arbre, tome 1, 
La trilogie du PanDaemon, Outrefleuve éditions

Avec la sortie de La Prophétie de L'Arbre, les éditions Outrefleuve ont endossé leur casquette de dénicheur de talents. Christophe Misraki est une nouvelle plume de fantasy française qui signe avec ce premier roman, un récit aussi ambitieux que prometteur. 

Avant de rentrer dans le vif du sujet, je remercie Laure Peduzzi et Outrefleuve pour avoir rendu possible ce partenariat. 

Il y a 1400 ans, les Forces du Bien l'ont emporté sur les Malévolents en les renvoyant dans les limbes. Depuis la paix est revenue même si le monde a éclaté éparpillant les peuples un peu partout. Dans le Comté d'Erceph, le Comte Portor s'apprête à transmettre le pouvoir à sa fille aînée, Sarah. Cette transmission surviendra lorsque l'Entité qu'il porte en son cœur le quittera pour se loger dans celui de sa fille. Seulement des forces maléfiques semblent à l'oeuvre pour empêcher cette transmission. Qu'une femme accède au pouvoir est fortement contestée. Trahi par son entourage, Eden Portor ne sait plus à qui se fier et voit des ennemis partout. Pour Kern, le fiancé de Sarah et Elmyn, son cousin, il faut remettre la main sur ce qui a été dérobé à cette dernière afin qu'elle retrouve son intégrité. Par la même l'occasion, cela leur permettra de comprendre les raisons de cet acte ignoble. C'est ainsi, qu'ils s'embarquent dans une folle quête, quitte à braver la haute autorité.

Dans La Prophétie de L'Arbre, on pénètre dans un univers fabuleux, élaboré avec une grande minutie. En effet, Christophe Misraki a inséré son récit dans un monde imaginaire qu'il a appelé Porminide. Il est né suite au Conflit originel qui a renvoyé les Malévolents dans le PanDaemon. Dans cet univers, on retrouve de nombreuses peuplades aux caractéristiques et aux modes de vie différents. Ainsi, certaines vivent sous l'océan, alors que d'autres occupent le désert ou la forêt. Parmi ces peuples, il y a des humains qui se sont regroupés en Sept Provinces, gouvernées par un Suzerain qui détient en son cœur l'Entité, un puissant artefact lui conférant de nombreux pouvoirs et assurant à l'ensemble une protection pour faire face à toute menace extérieure. Or, contrairement à ce que pensent, depuis 1400 ans, les Forces du Bien, les Malévolents n'ont pas été éradiqués mais se sont simplement réfugiés dans le PanDaemon où ils œuvrent à créer une société constituée des Hordes, réunissant divers serviteurs comme les Diables, les daraïs, les nermacks ou encore les yeenars. Leur but est de préparer la reconquête du pouvoir. Au fil des pages, on prend la mesure du travail colossal que l'auteur a réalisé pour créer un monde aussi cohérent et détaillé. Je dois dire que le résultat est assez bluffant. 

Porté par une multitude de personnages, Christophe Misraki nous propose un récit choral dans lequel on découvre un monde avec ses enjeux et ses menaces, autant du point de vue des Humains, des Tuins, des Toua-Elar que des Diables. Ainsi, l'auteur nous fait virevolter d'un camp à l'autre pour nous permettre de mieux comprendre l'ampleur de ce qui est en jeu ici. En mettant en scène une pléiade de protagonistes, il s'assure aussi l'attachement de ses lecteurs au moins sur certains d'entre eux. 

Parmi les figures importantes de ce premier roman, il y a Kern Devaraïn qui prend la tête d'une expédition pour venger sa fiancée et comprendre les motifs qui se cachent derrière son assassinat. Bien qu'effacé au début de cette quête, Kern va s'imposer comme l'une des clés de ce récit. Or, c'est grâce à Massili Og'Turuk qu'il prend conscience du rôle important qu'il devra jouer. Ainsi, Massili ne fait pas seulement partie du décorum. Elle n'est donc pas la simple paysanne provinciale que l'on pourrait penser au premier abord. Elle sait tirer partie des situations et voit dans sa rencontre avec Kern, l'occasion de s'élever à son tour. D'ailleurs, elle n'est pas le seul personnage féminin qui endosse ce rôle de déclencheur. Maona, l'épouse du Comte Portor sait également tirer quelques ficelles dans l'ombre de son mari pour influencer certaines situations. Dans cette trilogie, les femmes ne manquent pas et leur pouvoir est au cœur même de l'enjeu de ce récit puisque l'existence de Sarah Portor comme héritière de l'Entité du Comté d'Erceph en dérangeait plus d'un et a nécessité l'usage de moyens radicaux pour régler le problème. Autre voix féminine qui se fait entendre est celle de Sorann, une puissante utilisatrice qui gravite autour du Comte Portor. Âme bienveillante, elle veille notamment au bon déroulement de la quête de Kern, quitte à se mettre en danger en attirant l'attention de l'ennemi. Quant à Eden Portor, il apparaît comme la figure emblématique de ce premier tome. C'est un homme fier et têtu mais dont l'ignorance pourrait bien conduire sa province à sa perte.

Spectateurs de ces multiples destins, on découvre à travers eux, un monde déchiré, propice aux complots et à la trahison. En effet, l'auteur insère dans son texte de nombreuses intrigues où le mensonge et la manipulation occupent une place de choix.

La Prophétie de L'Arbre est une oeuvre foisonnante autant du point de vue de la construction de l'univers qui sert de cadre à l'histoire que dans la foultitude des héros que l'auteur met en scène. 

Comme souvent en littérature fantasy, la magie est un éléments fondamental du récit. D'ailleurs, ici on ne parle pas de magiciens mais plutôt d'utilisateurs. Elle y est davantage introspective, nécessitant chez le détenteur de pouvoirs de faire preuve d'une capacité méditative pour entrer en contact avec ce qu'ils souhaitent toucher. 

Autre élément fort de ce texte est la prophétie. Comme le titre du roman l'indique, elle occupe ici une place centrale car toutes les interprétations des prophéties, édictées par Arkharon orientent les actions des protagonistes de Christophe Misraki. Elles servent les obédiences, les clans et autres confréries qui agissent dans l'ombre du pouvoir afin de favoriser leurs propres intérêts. Ainsi, l'auteur ponctue chacun de ses chapitres par l'une de ces prophéties qui sert à éclairer le lecteur sur ce qu'il va d'ailleurs trouver dans ledit chapitre. A travers ce procédé, il a repris un motif important du genre tout en faisant preuve d'un grand souci du détail donnant une vraie crédibilité à son univers. 

Avec La Prophétie de L'Arbre, Christophe Misraki se fait l'auteur d'une oeuvre très riche qu'il faut se laisser le temps d'apprivoiser. C'est un premier texte puissant qui renoue avec les racines du genre. Ce premier roman se lit comme un coup de cœur autant pour la pluralité des histoires contées que pour la richesse de l'univers construit. 

Fantasy à la Carte

Informations

Christophe Misraki
La Prophétie de L'Arbre
Tome 1
La Trilogie du PanDaemon
978-2-265-15522-0
600 pages
Outrefleuve éditions