L'influence du "gaming" à la littérature

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13/09/2022

Jennifer Tellier, L'Enragée, éditions 404

Jennifer Tellier, L'Enragée, éditions 404

Lauréat du Grand Prix 404 Factory, L'Enragée a également été plébiscité par les booktubeurs et booktubeuses du PLIB qui l'ont intégré à la sélection des 25 nominés lors de l'édition 2022. Or, l'ayant ajouté à ma PAL à cette occasion, il était donc temps que je le lise à mon tour. Pour autant, ce n'est pas le premier coup d'essai de Jennifer Tellier, puisqu'elle est également l'autrice de L'Assoupi, réédité par les éditions Nanachi en 2020 et d'une trilogie intitulée Elijah, éditée entre 2019 et 2020, chez ce même éditeur. 

Dans L'Enragée, on marche dans les pas d'une mercenaire surnommée Kern la Rouge qui vend son épée au plus offrant, moyennant une rétribution en espèces sonnantes et trébuchantes. Sa réputation la précède dans tous les royaumes. Alors que le roi de Kardamen est mourant, il apprend de la bouche de son mage personnel que ses jumeaux qu'ils croyaient morts depuis bien longtemps sont toujours vivants. Il charge donc une poignée de soldats d'engager cette Kern la rouge pour retrouver ses enfants disparus et offrir ainsi à son royaume, un héritier qui prendra sa succession. Une mission périlleuse qui vaudra aux membres de l'expédition de recevoir les foudres des royaumes voisins et autres rivaux qui espèrent profiter de la faiblesse de Kardamen pour faire main basse dessus. 

L'Enragée nous immerge dans un univers fantasy d'inspiration médiévale, délimité par huit royaumes qui servent de terrain de jeu à Jennifer Tellier. En effet, elle joue beaucoup sur leurs rivalités qui motivent tantôt des actions bellicistes, tantôt des alliances stratégiques. Or, ce cadre donne au récit son caractère épique obligeant ses protagonistes à ferrailler de-ci de-là pour mener à bien leur quête. D'ailleurs, on perçoit également une certaine influence de la mythologie nordique qui s'exprime, par exemple, à travers la référence aux Walkyries. 

En outre, la magie imprègne ces lignes. Elle est notamment entre les mains de mages renégats qui œuvrent dans l'ombre pour diviser les peuples mais sous le couvert d'empêcher l'avènement d'un enfant, annoncé comme un terrible fléau. Ici, le pouvoir est plutôt d'ordre télépathique prenant la forme de suggestions mentales, impulsées par son détenteur sur autrui pour lui faire faire ce que bon lui semble. C'est une magie pervertie capable de mettre sous hypnose tout le monde, à l'image des forgisés nés sous la plume de Robin Hobb dans sa célèbre saga de L'Assassin Royal. Ainsi, les alliés d'aujourd'hui peuvent vite devenir les ennemis de demain et constituer un réservoir illimité de bras armés, chargés de mettre des bâtons dans les roues aux protagonistes de cette histoire. C'est donc une magie puissante, apte autant à donner la mort qu'à soigner qui est à l'oeuvre ici, en fonction de celui qui la maîtrise. D'ailleurs, comme l'on en rencontre parfois dans les romans de fantasy, il n'est pas non plus exclu ici de croiser la route d'effroyables créatures, dignes de certains bestiaires merveilleux. De même, qu'un mystère plane autour de la nature du personnage principal de ce livre puisque Kern elle-même qui, au cœur des combats, se laisse envahir par une sauvagerie la transformant en machine à tuer. Une capacité qui lui vaut ses surnoms et sa réputation mais dont l'origine demeure inconnue. 

08/09/2022

Tracy Deonn, Légendes-vives, tome 1, Legend Born, éditions J'ai Lu Imaginaire

Tracy Deonn, Légendes-vives,
 tome 1, Legend Born
éditions J'ai Lu Imaginaire 

Best-seller du New York Times, Indie Bestseller, lauréat du Coretta Scott King Award et du Ignyte Award, et finaliste des prix Hugo et Nebula, le premier volet de Legend Born fait donc une entrée remarquée dans le paysage littéraire de l'Imaginaire. Son autrice Tracy Deonn y propose une fantasy contemporaine qui interroge la société américaine en la confrontant au passé. 

Lu dans le cadre d'un partenariat avec les éditions J'ai Lu Imaginaire, je remercie Chaïma pour l'envoi de ce service presse. 

Dévastée par la mort prématurée de sa mère, Bree Mathews intègre le programme anticipé de l'université de Chapel Hill, en Caroline du Nord, pour tenter de mettre de la distance avec son chagrin. Or, quelques jours après son installation sur le campus, elle assiste, bien inopinément, à une attaque magique lui révélant, de facto, l'existence d'un monde parallèle et secret qu'elle ne soupçonnait pas. Mais alors qu'elle devrait s'en tenir éloignée, elle est, au contraire, irrémédiablement attirée comme si ce monde l'appelait. Et si tout ce en quoi elle croyait n'était qu'illusion ? 

Legend Born prend cadre dans une Amérique contemporaine, baignant même le lecteur dans une ambiance universitaire. En effet, l'intrigue du premier tome se déroule exclusivement sur le campus de Chapel Hill car non seulement les lieux sont familiers à l'autrice qui y a fait ses études mais servent également pleinement son récit de par son héritage historique et l'existence de ses nombreuses sociétés secrètes. 

Aussi, Tracy Deonn a fait de Chapel Hill un environnement idéal pour donner naissance à la confrérie qui nous occupe ici, l'Ordre de la Table Ronde. Marquée par ses propres lectures de fantasy et notamment les légendes arthuriennes qui ont servi de berceau au genre, Tracy Deonn s'est habilement réappropriée le mythe pour questionner la société sur ses problématiques actuelles. 

Dans son imaginaire, la magie existe mais seuls quelques élus en sont les dépositaires. Il s'agit des simples-vives qui sont appelés ou non à devenir des légendes-vives suite à l'appel du roi Arthur et des chevaliers de la Table Ronde, disparus il y a quinze siècles. En effet, lorsque le monde est menacé par des ombres-vives, autrement dit des créatures démoniaques, annonçant ainsi un nouveau Calamm, Arthur bat le rappel de ses preux qui se réincarnent dans leurs héritiers pour empêcher le monde de sombrer. 

Mais, à côté de cette magie plutôt agressive car elle prend plutôt qu'elle n'emprunte pour nourrir l'æther, existe une autre plus douce que l'autrice qualifie de racinart, directement inspiré par le hoodoo dans certains de ses rites comme la vénération et la communion avec les ancêtres ou la prédominance des prières de protection. Ce choix narratif permet de rattacher le récit à une réalité historique et spirituelle qui a forgé l'Amérique donnant ainsi à ce système de magie une vraie crédibilité. 

Tracy Deonn nous attache aux pas d'une héroïne afro-américaine qui, en rejoignant l'université, va vite être confrontée au racisme et au mépris de classe, empoisonnant la société en général, et particulièrement ce conservatisme américain qui prône la domination de l'homme blanc. En mettant en exergue l'héritage de l'esclavage, l'autrice met notamment l'accent sur l'importance de la transmission de génération en génération afin de ne pas oublier le passé car il explique le présent comme ici elle nous rappelle que l'Amérique s'est ainsi construite sur le sang de nombreux noirs, sacrifiés sur l'autel de l'enrichissement de riches propriétaires. 

Ici, l'université se fait le miroir de la société, à travers ses nombreuses confréries qui réunissent des gens selon certains critères tout en excluant les autres. Le ségrégationnisme a la dent dure comme en témoigne l'Ordre de la Table où certains membres se crispent à l'idée  d'accueillir des gens de couleur ou se considérant comme non binaire. Ainsi, les conditions sont idéales pour aborder cette épineuse question de l'intolérance ayant toujours cours dans la société vis à vis des normes édictées par une certaine élite. 

Finalement, Legend Born est un cycle très riche qui analyse avec beaucoup d'intelligence des thématiques fondamentales à la littérature Young-Adult telles la diversité, la tolérance ou la transmission pour aider la jeune génération à forger une société plus juste. 

02/09/2022

Élisabeth Ebory, La Famille de l'Hiver et le Roi-Fée, éditions Les Moutons électriques

Élisabeth Ebory, La Famille de l'Hiver et le Roi-Fée, éditions Les Moutons électriques

Cette année, Les Moutons électriques mettent de la féerie dans la rentrée de la fantasy en conviant la sublime plume d'Élisabeth Ebory.

Comme en témoigne son premier roman, La Fée, la pie et le printemps, le monde des fées est un univers de prédilection où elle excelle. Alors la découvrir à l'affiche de cette rentrée des Indes de l'imaginaire porte déjà le goût d'une merveilleuse retrouvaille.

Lu dans le cadre d'un partenariat avec Les Moutons électriques, je remercie Erwan pour l'envoi de ce service de presse. 

Orégane et Marcus sont liés par une belle amitié. Alors qu'elle est une fée exilée sur la terre des hommes, lui est un simple humain rejeté par les siens, à commencer par sa propre famille. Tous deux se mettent en quête du Sidh pour notamment y retrouver un mystérieux héros qui visite les rêves de Marcus. Arrivés sur les lieux, ils sont vite pris dans le tumulte des événements qui bousculent la paix du territoire des fées. En effet, un être se faisant appeler le brouillard-qui-rit accompagné d'une horde de spectres sèment la panique dans les rues tout en critiquant le pouvoir du Roi-Fée. Pourront-ils aider à clarifier la situation, tout en affrontant leurs propres démons du passé ? 

La Famille de l'Hiver et le Roi-Fée nous immerge dans un cadre fabuleux inspiré particulièrement par la mythologie irlandaise. En effet, Elisabeth Ebory nous entraîne dans l'Autre-Monde, communément appelé Sidh, où naguère les Tuatha de Danann ont trouvé refuge après que l'Irlande ait été conquise par les Milésiens. C'est ainsi que ces dieux déchus sont devenus des fées régnant sur de vastes royaumes sous la terre. 

L'autrice s'est donc nourrie de différents mythes pour construire son propre univers comme lorsqu'elle emprunte à la mythologie slave une certaine déesse associée à l'hiver du nom de Morana ou encore du folklore breton à travers la figure de l'Ankou, pour ne citer que ces deux références. 

En outre, si elle a conservé des éléments notables tirés de la mythologie celtique comme le fait que le Sidh ne soit accessible que sur invitation d'une Bansidh, Élisabeth Ebory a surtout imaginé ici un Sidh meurtri par le lourd tribut payé aux dieux qui ont traqué les fées et même tué leurs enfants. Or, sous l'impulsion du Roi-Fée qui, à coup de manigances et d'omissions, tente de guérir son peuple de ses traumatismes et recherche même par tous les moyens à faire renaître leur puissante magie disparue. Seulement, on n'efface pas de profondes blessures aussi facilement et les fantômes de ces vies volées sont de retour pour demander des comptes. 

Ainsi, la plume d'Élisabeth Ebory donne ici vie à une féerie toute en clair obscur qui émerveille autant qu'elle rend triste. Emprunte d'ombre et de lumière,  l'intrigue de La Famille de l'Hiver et le Roi-Fée confronte finalement les fées à des drames très actuels comme la montée de la haine entre les peuples, l'instauration d'une vive intolérance, l'escalade de la violence allant jusqu'à des représailles sanglantes et mortelles. Tourmenté par ces mêmes affres, le peuple des fées réclame justice sous peine de laisser l'ire collective s'emparer de leur cœur et de s'abattre sur le monde. A travers son roman, Élisabeth Ebory met clairement en exergue les failles de notre société qui emprisonne les gens dans un modèle sociale étouffant tout en les empêchant d'être eux-mêmes dans toutes leurs différences.