L'influence du "gaming" à la littérature

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17/09/2018

Claire Krust, L'Envolée des Enges, tome 1

L'Envolée des Enges est la première partie d'un diptyque qui rehausse d'une touche d'originalité cette rentrée littéraire 2018 de la fantasy chez Les Indés de l'Imaginaire. Après un premier essai réussi, Claire Krust a repris sa plume pour nous transporter à nouveau en terres imaginaires peuplées de créatures fantastiques. Cependant point d'univers japonisant comme dans son roman, Les Neiges de l’Éternel, L'Envolée des Enges propose plutôt un monde médiéval riche et dépaysant. 

Ce premier volet se divise en deux parties. La première s'ouvre sur Céléno, une Enge adolescente rejetée par les siens qui vit en marge des autres jusqu'au jour où l'impensable survient. Le pilier sur lequel vit sa communauté d'Enges est attaqué par des hommes. Trop tournés vers le ciel, ils n'ont pas vu venir le coup. Beaucoup sont tués et quelques-uns sont faits prisonniers. Céléno, elle, a profité de la confusion ambiante pour s'emparer des ailes d'un autre Enge en passant à travers sa toile. C'est ainsi qu'elle se retrouve seule, désorientée au pied de son pilier, projetée dans le monde cruel des hommes. Elle va croiser la route d'un Être de l'eau qui va la protéger et l'aider dans sa quête de vengeance. Car un tel crime ne peut rester impuni. D'autant plus qu'il y a des Enges à sauver. La seconde partie, quant à elle, se déroule vingt ans plus tard et se concentre sur Arhan, un jeune servant travaillant comme apprenti-artificier dans l'espoir de racheter sa dette et de retrouver sa liberté. Une situation inconfortable qui le pousse à commettre quelques illégalités afin de se faire de l'argent sous le manteau. Des activités qui vont le mettre en fâcheuse posture tout en lui permettant de faire des découvertes sur lui-même. 

Plusieurs destins sont en jeu dans ce récit. Sauront-ils pour autant capables de trouver la voie de la communication pour vaincre l’adversité qui se dresse devant eux? 

Voici un grand roman de fantasy porté par des personnages forts, auréolés de lourds destins. Des héros en demi-teinte qui cachent une obscurité intérieure, fruit de leur triste passé. Difficile de se faire une place dans une société froide et égoïste sans écorcher son âme et prendre quelques vies au passage. Mais le jeu n'en vaut-il pas la chandelle? Car se donner pour mission de sauver tout un peuple, n'y a-t-il pas de cause plus noble? 

L'Envolée des Enges donne la parole aux enfants d'Hélias parmi lesquels on distingue trois races: les Elbes, les Êtres de l'eau et les Enges. Tous disposent de pouvoirs qui atteignent leur pleine maturité à l'âge adulte et leur confèrent une belle longévité. Face à eux, il y a les hommes qui voient leur nombre grossir d'année en année au point d'éclipser les autres races. Claire Krust se sert de son livre pour explorer le cheminement mené par les uns et les autres, s'avérant uniquement motivés par leurs intérêts personnels. En jouant sur différents points de vues, l'autrice chamboule perpétuellement l'avis que les lecteurs se font de son histoire. Elle signe un récit à plusieurs sens et offre une réflexion approfondie sur les comportements humains et non-humains. Finalement la finalité en est la même. Rien n'est ni blanc ni noir, ici ou ailleurs. Mais tout n'est pas dit avec ce premier tome. L'Affaire est donc à suivre avec la seconde partie à venir de ce beau diptyque qui stimule bien la fantasy française. 

Avec une intrigue aussi passionnante, L'Envolée des Enges promet de faire un carton pour cette rentrée des éditions ActuSF. 

Fantasy à la carte

31/08/2018

Margot Delorme, Le Dompteur d'Avalanches

La rentrée de la fantasy chez Les moutons électriques rime avec nouveauté. Cette année elle sera marquée par l'entrée au catalogue d'une nouvelle plume qui s'exerce avec charme à la fantasy. Margot Delorme est donc la petite nouvelle des Indés de L'Imaginaire. Elle signe un premier roman brillant qui est à la hauteur des promesses annoncées. 

Écrite à la manière d'un conte, cette fantasy d'un genre différent est une bouffée rafraîchissante. 

Cet esprit avide de liberté, épris de grands espaces et de nature sauvage a nourri son récit de ces paysages montagnards donnant ainsi une atmosphère vertigineuse à son roman. Ce sont d'ailleurs les nombreuses légendes locales qui lui ont insufflé les premières idées de son livre. 

Ditto est un jeune paysan montagnard qui occupe parfois la fonction de guide de montagne lorsque des clients se présentent. C'est justement en attendant l'un de ces groupes en compagnie de son troupeau d'ânes qu'un dragon-cristal, sorti de nulle part, semble décidé de faire de lui et de ses baudets son prochain repas. Alors que l'adolescent croit vivre ses derniers instants, le dragon est emporté par une coulée de neige laissant le garçon miraculeusement indemne. Placés plus haut dans la montagne, les fameux excursionnistes ont assisté à l'étrange scène. Survivre à une avalanche relève un peu de l'impossible sauf si on est un écouleur, un dompteur d'avalanches. Or, Ditto n'y croit pas une seconde d'autant que ce serait jeter l'opprobre sur lui et sa famille. Si c'était le cas il deviendrait ainsi un paria. De retour au village, il est détaillé avec suspicion. La nouvelle s'est répandue comme une traînée de poudre. Mais Ditto a décidé d'ignorer l'hostilité et la méfiance ambiantes. Plus tard, curieux de vérifier cette théorie, il teste son soit-disant don. Quelle ne fut pas sa surprise de constater qu'il peut faire écouler les éléments. Seulement il a été négligent et sa grand-mère a assisté à sa petite démonstration. Le criant sur tous les toits illico, il n'a pas d'autre choix que de prendre la fuite pour échapper aux hommes de son village très en colère. Livré à lui-même avec pour seule compagnie la marmotte qu'il a recueilli et qui s'avère être douée de paroles et bonne conseillère, Ditto se lance dans la quête de trouver la Lorlaeï, la nymphe des glaces afin qu'elle le débarrasse de son don. C'est le début d'une grande aventure et un voyage qui promet d'être mouvementé.  

Dans Le Dompteur d'Avalanches, on retrouve la quête initiatique du jeune garçon à la recherche de son identité, de sa place dans le monde. Difficile pour un adolescent de se retrouver banni par les siens alors qu'il est en pleine transformation. En plus de devoir apprendre à maîtriser ses pouvoirs, il doit appréhender la solitude, l'exclusion et survivre dans un milieu hostile. Il se frotte de plein fouet à une xénophobie rurale. Vivant dans un lieu reculé, il y a un total rejet de l'inconnu. Il doit donc faire face à l'ignorance et se faire de nouveaux repères. Heureusement pour lui, il est accompagné par une petite ménagerie qui s'avère être de sacrés trublions. Dans ce livre, Ditto s'apparente un peu à une Alice aux Pays des Merveilles de la montagne. Comme elle, il va devoir affronter mille dangers, rencontrer de drôles de créatures parlantes et faire face à une horde de fous furieux qui en veulent à sa peau. Non pas pour lui couper la tête mais plutôt pour "éteindre" son pouvoir. 

Dans l'univers magique de Margot Delorme, les détenteurs de pouvoir sont désignés comme des Ardents pour les plus modérés et comme des Incandescents pour les plus puissants. Ditto fait d'ailleurs partie de cette seconde catégorie. En effet, depuis que son pouvoir s'est éveillé, il ne cesse de croître. A l'affût du moindre conseil, il va vite prendre conscience qu'il ne pourra pas se fier à n'importe qui. Car comme dans tout monde où la magie existe, les anti-magies sont légions. Dans Le Dompteur d'Avalanches, ces fanatiques religieux qualifiés d’Éteigneurs sont pour le moins virulents. Ils traquent leurs cibles et les torturent jusqu'à ce que plus une once de pouvoir ne coule dans leurs veines. C'est à ce funeste destin que notre jeune apprenti tente d'échapper. 

Proche du style de C.S. Lewis avec son célèbre Monde de Narnia, Margot Delorme donne également la parole aux animaux. Ainsi, la plupart des compagnons de Ditto marchent à quatre pattes, parlent et ironisent beaucoup. Ce qui donne une touche de burlesque à un roman qui cache en réalité une profonde réflexion sur des thématiques d'actualité. 

Avec Le Dompteur d'Avalanches, Margot Delorme fait une entrée pleinement réussie dans les littératures de l'Imaginaire. Longuement mûri, son texte est un petit bijou d'émotion, de drôlerie, d'absurdité parfois et d'aventure.


Fantasy à la carte