L'influence du "gaming" à la littérature

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25/03/2018

Isabelle Bauthian, Grish-Mère, Les Rhéteurs, tome 2

Cette année les pépites de fantasy vont un brin surprendre de par leur style, leurs héros atypiques ou encore leur histoire déconcertante. 

Les éditions ActuSf s'illustrent avec un nouveau récit d'Isabelle Bauthian. On avait découvert l'univers de cette autrice au style impétueux avec son premier roman Anasterry. Ayant été fortement plébiscitée par son public, elle a repris la plume pour nous emmener cette fois-ci à Grish-Mère. Une baronnie gouvernée par les femmes et érigée contre la domination masculine. C'est là-bas où doit se rendre le jeune factotum Sylve afin de remettre la main sur une précieuse relique qui a été dérobée à son seigneur et maître par sa faute. En se laissant abuser par un ménestrel peu scrupuleux, Sylve se doit de laver son honneur. Lui qui a été formé à la très sélecte école des Factotums à Landor, se faire avoir comme un bleu est une chose inacceptable. En effet, quand on incarne le parfait serviteur aussi bien pour accomplir de banales tâches domestiques ou en tant que guerrier accompli, on ne peut tolérer de voir sa réputation et celle de ses pairs entachées d'opprobre. En tout cas le naïf Sylve, lui, ne le peut pas. C'est donc dans un périlleux voyage qu'il va s'embarquer où il devra mobiliser toutes ses compétences pour en sortir victorieux. Seulement est-ce que son érudition et ses capacités de combattant émérite suffiront à lui sauver la tête? 

Isabelle Bauthian est une autrice qui ne s’embarrasse pas de détails superflus, elle nous plonge bille en tête au cœur de son aventure. 

Elle joue beaucoup sur le décalage entre le côté policé de son héros dû à sa fonction et sur ses réflexions intérieures insolentes qui viennent commenter les scènes. L'ensemble donne une dynamique à son récit bourré d'humour. Un bon moyen pour elle d'établir une vraie connivence avec son lecteur. 

On avait découvert certains de ses héros dans Anasterry, Grish-Mère va nous dévoiler d'autres facettes de leurs étonnantes personnalités. Pour ce roman, elle change de style et donne à sa plume une bonne dose de dérision qui ne manque pas de nous donner le sourire. 

Grish-Mère est un livre qui secoue nos habitudes de lecteurs de fantasy. Porté par un héros fort et gauche à la fois, cet incroyable récit arrive à nous déstabiliser. On part d'une quête quelconque, ici celle de réparer une injustice pour arriver à une complète remise en question des plus grandes certitudes du héros. 

Les blasés verront leur intérêt renouvelé. Quant aux inconditionnels de fantasy, ils en sortiront encore plus émerveillés car c'est une autrice qui met un point d'honneur à dépoussiérer le genre en proposant un récit intimiste et différent. 

Chaque roman correspond à l'exploration des baronnies qui constituent Civilisation, l'univers imaginé par Isabelle Bauthian. Gardons à l'esprit ici que Grish-Mère est la seule baronnie gouvernée par des femmes. Un endroit qui sert de refuge aussi bien à ces dernières qu'aux autres minorités rejetées telles les mi-hommes ou les magiciens. Ce qui confère au lieu une atmosphère particulière où la sororité s'épanouit franchement. Il y a une vraie solidarité entre les femmes qui mènent la vie dure aux hommes qui y sont minoritaires. Ce roman permet aussi à l'autrice de mener une démarche introspective en mettant à nu les dysfonctionnements de la société en présence. Ici, à Grish-Mère, bien que ce soient les femmes qui soient au pouvoir, cela ne les exempte donc pas de faire preuve de la même cruauté que les hommes. Elles leur font d'ailleurs subir les mêmes discriminations. 

Le point fort d'Isabelle Bauthian est de laisser ses lecteurs libres de lire un seul ou au contraire tous les romans constituant sa saga des Rhéteurs. Indépendant ou couplé, à vous de choisir vers lesquels vous succomberez...

Fantasy à la carte

18/03/2018

Estelle Faye, Les Seigneurs de Bohen

Les Seigneurs de Bohen n'est pas le premier coup d'essai d'Estelle Faye. Bien au contraire, elle est une autrice bien connue des familiers de la fantasy française. Déjà moult fois remarquée par des récits hauts en couleurs, elle revient ici avec un texte pressenti pour le nouveau prix Imaginales des bibliothécaires, ainsi que pour le prix Imaginales des lycéens. 

Alors que Jean-Louis Fetjaine et Jean-Laurent Del Socorro nous ont respectivement brossé des fresques historiques à travers leur roman, Estelle Faye, elle, demeure sur les sentiers balisés d'une fantasy plus traditionnelle. 

Ce roman nous conte les dernières heures de l'Empire de Bohen. A travers les souvenirs compilés de Ioulia La Perdrix, agent de renseignement de la famille impériale, on comprend comment l'Empire a été renversé. Enfin ce sont plutôt les histoires croisées des différents acteurs de cette chute qui nous sont contées ici. 

Parmi les figures phares de ce récit, il y a Maëve, une morguenne des Havres qui vient à la capitale pour chercher une solution auprès de l'impératrice afin d'éloigner définitivement la menace des vaisseaux noirs qui ne cessent de piller les côtes. Ensuite, vient le bretteur Sainte-Etoile qui en recherchant le neveu disparu d'un nobliau, va se retrouver à combattre dans les rangs des mercenaires menés par Sorenz Ab Abahain. Enfin, il y a le naïf clerc de notaire Wens qui se retrouve condamné aux mines pour trahison politique alors qu'il entretenait une liaison avec la fille de l'empereur. 

Trois héros, trois destins, un seul but.

Voici des personnages qui ne sont pas forcément voués à se rencontrer mais dont la vie est intrinsèquement liée à l'avenir de Bohen. 

Estelle Faye nous fait donc accoster sur les rivages de son univers chatoyant qui fait crépiter la magie dans un envoûtant maelstrom d'aventures. Elle y apparaît même, telle une morguenne, capable avec ses mots de nous tenir captifs de sa plume tout au long de la narration. 

Les Seigneurs de Bohen, c'est avant tout un récit vivant et coloré animé par la révolte des minorités opprimées qu'elles soient douées de magie ou non. Ici, elle traduit bien le malaise ambiant lorsque le monde est gouverné par des tyrans. De cet état ne peut naître qu'une révolution exécutée dans le sang et la douleur. Ce livre en est d'ailleurs un très beau témoignage.

Ce nouveau roman d'Estelle Faye vient s'ajouter au palmarès de ses œuvres. Si vous aviez besoin d'une preuve pour vous convaincre de la qualité de sa plume, ce bouquin en est clairement une. 

La notoriété des récompenses délivrées à l'occasion des Imaginales n'est plus à prouver. La sélection des œuvres en lice y est minutieuse et réfléchie. Pour preuve avec Les Seigneurs de Bohen et les autres. Pour ma part, je serais bien en peine de privilégier tel ou tel livre tant ils ont tous été un coup de cœur. 

Fantasy à la carte

11/03/2018

Patrick Moran, La Crécerelle

Le mois de février est, pour les Indés de l'Imaginaire, signe de découvertes de nouveaux auteurs. Sous le label "les pépites de l'Imaginaire", les trois éditeurs du collectif s'associent pour mettre à l'honneur les talents de demain. Ainsi les éditions Mnemos nous font découvrir en avant première la plume implacable de Patrick Moran. Jeune auteur, il débarque dans l'univers des littératures de l'Imaginaire avec un récit unique: La Crécerelle

Pour son premier roman, Patrick Moran colle aux basques de son héroïne, connue sous le nom de Crécerelle. Native des terres du Sud, sa réputation de magicienne tueuse n'est pas passée inaperçue dans le Nord. Passant de cités en cités, elle laisse un sillage sanglant derrière elle. Ayant conclu, il y a très longtemps, un pacte avec une entité de l'outre-monde, Crécerelle n'a pas d'autres choix que de tuer pour elle sous peine d'en pâtir affreusement. Bien que le fait d'assassiner ne lui pose pas outre-mesure de problème, elle souhaite tout de même retrouver sa liberté d'agir comme bon lui semble. Et d'ailleurs, elle a un plan pour s'en libérer. Seulement ses agissements égoïstes pourraient bien mettre en danger l'équilibre du monde. Seulement en aura-t-elle quelque-chose à faire?  

A peine entamé, on pressent tout de suite que ce roman s'est affranchi des codes habituels de la fantasy pour apporter du renouveau au genre. 

Patrick Moran est un auteur qui va faire sensation avec son personnage de la Crécerelle. En dressant le portrait de cette héroïne à des années lumières de l’archétype du héros traditionnel, il attire d'emblée l'attention. Difficile de trouver les mots pour qualifier cette héroïne d'un nouveau genre. A mi-chemin entre la mercenaire et la tueuse sanguinaire, la Crécerelle est surtout une magicienne liée par un pacte qui la contraint à tuer même si elle n'y prend aucun plaisir. Personnage étonnant qui ne se sacrifierait pour rien au monde pour une cause ou pour autrui, elle fait preuve d'un grand égoïsme en privilégiant sa personne avant tout. Bien que l'auteur fasse graviter un petit groupe de personnages, c'est surtout la Crécerelle et l'entité qui constituent le noyau dur de ce récit. C'est un véritable duel entre ces deux-là qui va nourrir les pages de ce livre et nous tenir en haleine d'un bout à l'autre. 

En fait, on peut dire que ce roman est un OVNI pour le genre. C'est une fantasy qui remet perpétuellement les choses en cause, une fantasy qui déroute et qui fait réfléchir sur les probabilités qu'entraînerait telle ou telle action. Sous l'angle magique, Patrick Moran aborde la notion d'effet papillon. Le pouvoir apparaît ici comme un moyen d'altérer, voire de réinitialiser le monde. 

Un seul roman suffit à cet écrivain pour se faire une place parmi ses homologues.  

Avec un esprit analytique et une écriture incisive, il nous entraîne toujours plus loin dans l'horreur. Il n'hésite pas à mettre en exergue la violence des crimes perpétrés dans ce récit. Non pas que l'on n'est pas habitués à ce genre de scènes sanglantes, mais la lecture n'en demeure pas moins insoutenable. On a bien souvent le cœur au bord des lèvres. 

En proposant une telle pépite les éditions Mnemos tapent fort pour marquer les esprits. Ce livre est une fantasy mordante pour ne pas dire une fantasy choc qui ne va pas manquer de susciter des réactions. 

Fantasy à la carte

04/03/2018

Jean-Laurent Del Socorro, Boudicca

Avant de lire Boudicca, je ne connaissais pas la plume de Jean-Laurent Del Socorro. C'est pourtant un auteur qui a fait une entrée remarquée dans le paysage des littératures de l'Imaginaire. En effet, son premier roman, Royaume de vent et de colères s'est vu récompensé en 2015 par le prix Elbakin.net du meilleur roman de fantasy française. Une distinction qui met en valeur la qualité de sa plume. Et je dois vous confier que j'ai un petit faible pour cet auteur que je découvre grâce à ActuSF dans le cadre du Prix Imaginales des bibliothécaires. 

Jean-Laurent Del Socorro a choisi pour cadre la période troublée de la colonisation de la Bretagne par les Romains et pour héroïne Boudicca, la figure de la liberté de l'époque. En s'appuyant sur les quelques écrits que l'on a sur elle, notamment ceux de Tacite et de Dion Cassius, l'auteur nous retrace toute sa vie. Ce portrait qu'il nous dresse d'elle est quelque peu teinté d'ésotérisme, lui donnant ainsi un côté mystique et sacré. A la lecture de cette biographie, on la percevrait bien volontiers comme une prêtresse maniant la magie que lui ont insufflée les dieux afin de mener les hommes au combat. 

Née en 28 ap J.-C, Boudicca est la fille d'Antedios et d'Andraste, les souverains du clan des Icènes. Elle commence à forger sa légende dès sa naissance puisqu'on la dit fille de deux Andraste faisant référence à sa mère morte en la mettant au monde et à la déesse éponyme qui lui a accordé malgré tout la vie. Elle grandit sans l'amour de son père qui la rend responsable du décès de sa femme. Cette absence fera d'elle la guerrière acharnée que l'on connait car toute son enfance et son adolescence, elle va les passer à apprendre à se battre. Formée à la guerre d'un côté et au bon maniement des mots grâce aux enseignements du druide Prydain de l'autre, Boudicca incarne parfaitement la figure de l'insoumission et de la liberté. Épouse de Prasutagos, elle n'en demeure pas moins libre de son corps qu'elle n'hésite pas à donner à sa confidente Jousse. Indépendante, elle consacrera sa vie à combattre l'oppresseur et à réaffirmer sa liberté et celle de son peuple. 

La Boudicca de Jean-Laurent Del Socorro est une grande fresque historique qui met en exergue les anciens cultes et la puissance des combats du passé. Ici les signes qu'attendent les Icènes sont perçus comme des manifestations magiques prodiguées par les Dieux et interprétées par les Druides qui apparaissent comme leurs messagers. Pourtant dans son récit l'auteur dissémine une magie qui n'est pas ostentatoire. Elle y est discrète mais agit sans mal sur nous pour nous enchanter. Il est tout simplement difficile de ne pas être subjugué par le destin de cette femme meneuse d'hommes. Elle incarne un tel courage qu'elle est un symbole à elle seule. A la lecture de ce récit on comprend le parti pris que l'auteur a pris de nous raconter la vie de cette femme qui est digne des héroïnes des plus grands cycles de fantasy. 

De plus, en redonnant vie à cette guerrière, l'auteur réaffirme le pouvoir que les femmes détenaient dans certaines civilisations. Ainsi pour les Celtes, elle est l'égal de l'homme. Or pour une civilisation considérée par l'Empire romain comme sauvage, on pourrait davantage la qualifier d'éclairée ou tout du moins d'ouverte d'esprit. 

La force de Jean-Laurent Del Socorro est d'arriver à captiver son lectorat sur tout un pan d'Histoire. Alors que beaucoup se targuent d'y être réfractaires, avec lui point d'ennui tant il rend les faits passionnants. 

Tout sérieux qu'il est, ce récit nous transporte avec délice au temps jadis. Plus que d'y faire couleur le sang, il est également un message à toutes les personnes qui souhaitent conquérir leur liberté. 

Fantasy à la carte